Que pouvons-nous transmettre aux enfants pour qu’ils grandissent debout ?
- Par sandrine-bauden
- Le 07/06/2026
De la sidération à l’action citoyenne, une réflexion sur l’intégrité de l’enfant, la psychopédagogie évolutive et le développement de l’Intelligence Humaine.
Je ne sais pas ce que cette humanité doit encore traverser pour cesser enfin de s’en prendre à ce qu’elle a de plus vulnérable. Je sais seulement que la sidération est quotidienne. En consultation, on me rapporte des événements publics qui viennent heurter la sensibilité des plus jeunes que j’accompagne. Ils s’en trouvent psychologiquement affectés et s’angoissent pour l’avenir car ils ne se voient pas grandir dans une société où l’enfance est pillée, vandalisée, violée, voire carrément anéantie.
Lorsque j’étais plus jeune, j’étais horrifiée en découvrant ce que certaines cultures faisaient subir aux enfants et plus particulièrement aux jeunes filles. On nous présentait alors les sociétés dites du tiers-monde comme des sociétés arriérées, dans lesquelles la tradition permettait d’imposer à la progéniture des actes que je trouvais déjà insoutenables. J’étais adolescente lorsque j’ai appris que, dans certaines sociétés et à certaines époques, une jeune fille de treize ans pouvait être brutalement décrétée femme au cours d’un rite de passage organisé par les adultes. J’avais précisément cet âge et j’étais révoltée à l’idée qu’une enfant puisse perdre son statut de petite fille parce que d’autres avaient décidé qu’elle était désormais prête à entrer dans le monde des femmes. Un peu plus tard, j’ai découvert l’existence de l’excision et des mutilations imposées à de jeunes filles afin de contrôler leur corps, leur sexualité et jusqu’à leur possibilité d’éprouver du plaisir. Certaines y perdaient la vie, d’autres devaient continuer à vivre avec les conséquences physiques et psychiques de ce qu’elles avaient subi. Les exemples sont nombreux. J’ai grandi en me disant que ces choses existaient, toutefois elles demeuraient loin de moi. Elles appartenaient à des cultures que l’on nous présentait comme étrangères, parfois barbares et bien sûr moins avancées que la nôtre. Je pouvais donc en être bouleversée tout en maintenant une distance protectrice, comme si l’éloignement géographique suffisait à rendre l’horreur moins réelle. Je suis longtemps restée comme le petit enfant qui croit que ce qu’il ne voit pas n’existe pas. Loin des yeux, loin du cœur…
Puis, au fil du temps, j’ai découvert ce qui se passait dans nos propres sociétés occidentales. J’ai découvert que l’horreur n’appartenait ni à un continent ni à une culture. Elle pouvait exister ici, derrière les murs de nos maisons ordinaires, dans des familles que rien ne semblait distinguer des autres et au cœur même de lieux qui auraient dû protéger les enfants. J’ai découvert que tout ce que j’avais autrefois imaginé comme lointain pouvait aussi se produire au plus près de chez nous. Des enfants peuvent subir des atteintes graves à leur intégrité, à leur sécurité et à leur dignité. Certains sont réduits au silence, niés dans ce qu’ils ressentent ou détruits intérieurement par des adultes qui utilisent leur force et leur autorité pour exercer sur eux un pouvoir absolu. Je n’emploierai pas les mots qui désignent précisément ce qu’on leur fait subir tant ils sont insoutenables. Il suffit de se dire que tout ce que nous pouvons imaginer de pire…malheureusement existe !
Il m’est insupportable de constater que l’enfant puisse encore être considéré comme un être inférieur, dont la parole compterait moins et dont la vulnérabilité permettrait à l’adulte de disposer de lui à sa guise. Je suis peinée de découvrir jusqu’où l’être humain peut aller lorsqu’il ne contient plus ses pulsions, son besoin de domination et sa volonté de s’en prendre à plus faible que lui. Je suis profondément attristée que l’on puisse encore prendre l’enfant pour un simple d’esprit, comme si sa petite taille signifiait qu’il comprenait moins, qu’il ressentait moins ou qu’il oublierait plus facilement parce qu’il n’a pas encore construit son discernement. L’enfant comprend souvent bien davantage que ce que l’adulte imagine. Il ressent ce qu’on ne lui explique pas et perçoit parfois ce que toute une famille s’efforce de dissimuler. Pourtant, parce qu’il dépend des adultes qui l’entourent, sa parole reste encore trop facilement minimisée ou retournée contre lui. La raison du plus fort est toujours la meilleure. On nous le disait déjà il y a plusieurs siècles et cette loi continue pourtant de gouverner une partie des rapports humains.
Aussi loin que je me souvienne, ma volonté de travailler auprès des enfants est née de cette révolte. Lorsque je suis devenue maîtresse d’école, je voulais déjà éviter qu’on les prenne pour des moins que rien, pour les parents pauvres de notre société ou pour de petits êtres que l’on pourrait façonner sans jamais leur demander leur avis. Derrière l’autorité légitime de l’adulte se glisse parfois un pouvoir qui ne laisse plus aucune place à la parole ni à la dignité de l’enfant. J’ai moi-même subi dans mon enfance ce que tant d’autres femmes et tant d’enfants ont traversé. J’ai cependant eu la chance de pouvoir dénoncer. J’ai eu la chance de cultiver ma résilience et de me reconstruire. J’ai également rencontré sur mon chemin des personnes qui m’ont permis de restaurer ma confiance en moi, de me reconnecter à ma valeur et de retrouver suffisamment de force pour m’ériger dans ma verticalité souveraine. Je connais le prix de cette reconstruction.
Je sais ce qu’il faut traverser pour retrouver confiance dans ses propres perceptions lorsque d’autres les ont niées. Je sais également combien il peut être difficile de croire de nouveau en la fiabilité d’un adulte lorsque la confiance première a été profondément abîmée. Je sais que l’adulte que devient un enfant abîmé peut reproduire sur d’autres ce qu’on lui a fait subir ou mener une existence guidée par les blessures immenses qui lui ont été infligées, sans parvenir à sortir de la mécanique des symptômes post-traumatiques.
J’ai choisi de travailler auprès des enfants parce que quelque chose en moi savait déjà cela. Je n’ai pas choisi de les accompagner pour les sauver ni pour les maintenir éternellement sous la protection des adultes. Il existe peut-être une poignée d’enfants pour lesquels une parole, une présence ou une intervention peuvent changer une trajectoire. Ce que j’ai choisi de faire consiste surtout à les aider à devenir forts. Je veux les aider à construire une ossature intérieure suffisamment solide pour qu’ils puissent se tenir debout. Je veux leur apprendre à discerner, à écouter leurs perceptions et à reconnaître ce qui leur fait du bien ou ce qui met leur intégrité en danger. Les contenus scolaires n’ont jamais constitué le cœur de mon engagement. Je n’avais pas envie de leur remplir la tête avec les affluents de la Loire s’ils ignoraient tout des affluents de leur propre système nerveux, de leur système endocrinien et de leurs émotions. Je voulais qu’ils comprennent comment ils fonctionnent. Je voulais qu’ils apprennent à reconnaître ce qui se passe dans leur corps lorsqu’ils ont peur, lorsqu’ils se figent ou lorsqu’une situation ne leur semble pas juste. Je voulais qu’ils puissent développer leur capacité à réfléchir tout en conservant leur intuition, afin que ces deux formes d’intelligence puissent se soutenir et s’équilibrer. Je souhaitais surtout qu’ils puissent construire suffisamment de sécurité intérieure pour ne pas abandonner leur pouvoir à celui qui parle plus fort qu’eux. Plus tard, lorsque j’ai souhaité changer de métier tout en restant auprès d’eux, une évidence s’est imposée à moi. J’avais vingt-huit élèves dans ma classe et j’avais parfois le sentiment de faire véritablement classe pour cinq d’entre eux, ceux qui ne comprenaient pas, ceux qui traînaient, ceux qui semblaient absents et ceux qu’une difficulté ou une blessure beaucoup plus profonde empêchait d’apprendre. Certains enfants ne sont ni paresseux ni incapables. Ils sont parfois occupés à survivre intérieurement à quelque chose que l’école ne voit pas. Derrière un trouble de l’attention, une agitation, un retrait ou un décrochage, il existe parfois une histoire qui ne peut pas encore se dire. Pendant près de vingt-cinq années d’enseignement et de responsabilité de structure éducative, j’ai rencontré quelques situations dans lesquelles il a été question de souffrances psychiques diffuses et parfois d’amnésie traumatique. Sans toujours savoir précisément ce que je percevais, j’avais développé une forme de flair pour reconnaître ces enfants-là. Quelque chose dans leur regard, leur posture ou leur manière de se retirer du monde me signalait qu’une autre réalité se jouait derrière leurs difficultés scolaires. Dans le cadre de ma fonction d’enseignante, je pouvais observer, alerter et transmettre. Je ne pouvais pas les accompagner individuellement dans ce travail de restauration. C’est probablement cela qui a mûri en moi lorsque j’ai choisi de devenir psychopédagogue en libéral.
En effet, j’avais à cœur d’accompagner ces mêmes enfants en grande difficulté afin de les aider à restaurer leur plancher d’estime d’eux-mêmes. Je voulais leur permettre de retrouver confiance en leurs perceptions, en leurs capacités et en la valeur de ce qu’ils ressentaient. Je souhaitais également travailler avec les psychologues, les pédopsychiatres et les autres professionnels lorsque leur situation le nécessitait, car chacun doit intervenir depuis son champ de compétence. Avant de reprendre confiance dans l’adulte, l’enfant a besoin de reprendre confiance en lui-même. Cela s’apprend et se réapprend. La confiance ne se décrète pas. Elle se reconstruit à travers des expériences répétées dans lesquelles l’adulte se montre suffisamment fiable, cohérent et respectueux pour que l’enfant ose peu à peu relâcher sa vigilance. Je me souviendrai toujours du moment où j’ai été accompagnée pour faire mes premiers pas dans mon nouveau métier de psychopédagogue. Une professionnelle m’avait demandé pourquoi je souhaitais travailler auprès des enfants en libéral et elle m’avait invitée à répondre spontanément, sans réfléchir. Une phrase était alors sortie de moi avec une évidence absolue : « Partout où il y a des enfants, je suis. »
Les termes qui s’étaient également imposés à moi étaient ceux de la protection de l’enfance. Je lui avais répondu que je ne voulais devenir ni assistante sociale ni juge pour enfants. À cette époque, je ne comprenais pas encore exactement ce que ces mots venaient me dire. Aujourd’hui, je le sais. Ce qui m’importe ne consiste pas seulement à protéger les enfants. Je veux les préparer afin qu’ils deviennent progressivement capables de se protéger eux-mêmes. J’ambitionne de les aider à devenir forts sans les endurcir et sensibles sans les laisser sans défense. Je fais le voeu qu’ils puissent faire confiance sans devenir naïfs et qu’ils apprennent à reconnaître leurs limites avant que quelqu’un ne les franchisse. Je veux contribuer à leur apprendre à se connaître, à discerner et à parler sans crainte, depuis leur identité en construction. J’aimerais qu’ils sachent que ce qu’ils ressentent compte. Enfin, je travaille pour qu’ils comprennent que leur parole mérite d’être entendue et qu’aucune autorité ne devrait les obliger à renoncer à leur dignité, en les aidant à construire cette architecture intérieure qui leur permettra de devenir des adultes sécures, sains et souverains. Notre monde en a tellement besoin.
Aujourd’hui, lorsque j’ouvre Facebook à l’endroit même où je publie ce texte, je ne parviens parfois plus à faire défiler les images. Je me trouve au bord de l’écœurement face à ce que je découvre de l’humanité et que je m'étais longtemps évertuée à ignorer par déni. Heureusement, j’ai travaillé sur mes blessures et mon émotivité, puis j’ai appris à ne pas me laisser embarquer par tout ce que je vois. Ce travail ne m’a pas rendue insensible. Il me permet de rester debout devant la réalité et de regarder l’endroit où se situe actuellement l’humanité sans perdre toute capacité d’agir. Je sais qu’une bascule est en cours, néanmoins je ne peux rester immobile ni demeurer une spectatrice impuissante. Ce monde, c’est aussi le mien. Alors, à ma hauteur, je décide de mettre les bouchées doubles pour poursuivre mes engagements auprès des enfants, parce que cent pour cent des enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain. Lorsque nous ne pouvons pas les protéger de tout, nous pouvons leur transmettre les repères qui leur permettront peu à peu de se protéger eux-mêmes. En apprenant à se connaître, à discerner et à reconnaître les réactions de leur corps, ils deviennent plus capables d’identifier ce qu’ils ressentent, de poser leurs limites et de demander de l’aide lorsqu’une situation ne leur semble pas juste. Ils peuvent ainsi développer une pensée autonome sans perdre le lien avec leur intuition, tout en apprenant à distinguer l’autorité légitime de la domination. Voilà ce que la psychopédagogie peut aussi leur apporter. Elle ne se limite pas à soutenir les apprentissages ou à améliorer les résultats scolaires, ni même à réguler leur émotivité. Elle aide l’enfant à comprendre son fonctionnement, à construire une véritable écologie intérieure. Elle permet également de les consolider afin qu’elles ne soient pas ébranlées par des aînés malveillants.
Je ne pourrai jamais protéger tous les enfants. En revanche, je peux continuer à agir pour qu’un plus grand nombre d’entre eux puissent construire l’ossature intérieure dont ils auront besoin pour se tenir debout, préserver leur dignité et devenir des adultes sains, lucides et souverains. C’est à cet endroit précis que je choisis d’œuvrer. En tant que présidente du Centre de Recherche et Observatoire en Pédagogie Bio-Logique, j’ai proposé aux membres engagés au sein de l’association de passer à l’action. Le Centre constitue le socle de recherche, d’observation et de transmission à partir duquel se développe la psychopédagogie évolutive. De cet engagement va désormais naître un nouvel axe intitulé OPBL CITOYEN: Faire grandir l'Intelligence Humaine à l'ère numérique conçu comme un mouvement citoyen en faveur de l’intégrité de l’enfant, de la préservation du vivant et du développement de l’intelligence humaine. Ce mouvement prolongera dans l’espace citoyen le travail de recherche, d’observation et de transmission mené par le Centre. Il aura pour vocation de rendre accessibles au plus grand nombre les outils, les réflexions et les actions susceptibles d’aider les jeunes à mieux se connaître, à comprendre leur propre fonctionnement et à identifier leurs limites, afin de leur permettre de grandir avec discernement, solidité intérieure et liberté de pensée.
OPBL CITOYEN: Faire grandir l'Intelligence Humaine à l'ère numérique entend préserver l’intégrité du vivant dans les espaces éducatifs, familiaux, sociaux et numériques. Il défend une éducation qui respecte le corps, le système nerveux, la sensibilité ainsi que le rythme de développement de chacun. Il soutient également les adultes dans la construction d’une autorité consciente, libérée des mécanismes de domination, d’humiliation et d’emprise. Devant le déploiement accéléré de l’intelligence artificielle, ce mouvement appelle à une vigilance citoyenne afin que les outils numériques demeurent au service de l’être humain et ne se substituent ni à sa pensée ni à sa créativité ni à sa capacité de discernement. Il affirme que le progrès technologique ne peut être considéré comme une avancée réelle s’il s’accomplit au détriment du développement de l’Intelligence Humaine.
À travers des actions de sensibilisation, de prévention, de transmission et de veille, Grandir vivant cherchera à faire émerger une culture du respect, de la responsabilité et de la souveraineté intérieure, afin que les enfants d’aujourd’hui puissent devenir des adultes plus lucides, plus solides et plus respectueux du vivant. Parce qu'une autre éducation, "élévation" est possible, rejoignez-nous.