Systèmes nerveux sous tension : que faisons-nous vraiment pour nos jeunes ?
- Par sandrine-bauden
- Le 29/05/2026
Mourir pour des hameçons…
Un enfant de onze ans étranglé par deux adolescents pour quelques affaires de pêche, des enseignants poignardés par leurs élèves, des jeunes qui en agressent d’autres, qui frappent violemment ou qui vont jusqu’à tuer avec une froideur qui sidère d’autant plus qu’elle semble reproduire, à un âge où l’être devrait encore être accompagné dans sa construction, des actes aussi abominables que ceux que l’on attribue d’ordinaire au monde adulte. Un monde d’une rare violence qui ne sait plus cacher son trop-plein d’horreurs et le déverse, au nom du droit à l’information, dans nos décharges publiques, ces réseaux sociaux devenus de véritables bordels affectifs à ciel ouvert.
J’ai conscience que je ne mâche pas mes mots et j’en suis désolée. Je ne cherche pas à créer une tension supplémentaire sur la toile, elle est déjà extrêmement distendue au point de s’effilocher sous nos yeux, cédant sous le poids des mensonges, des balivernes, des propos haineux ou autres appels à la décadence qui favorisent toujours plus de misère sociale, là où se révèle peut-être la vulnérabilité la plus crue de notre condition humaine.
Il n’est pas question d’ajouter un fait divers à la longue litanie des monstruosités que les journaux et les réseaux sociaux déversent quotidiennement. En effet, si nous nous contentons de commenter ces actes depuis nos propres blessures, de les partager pour dénoncer ou soutenir, de nous indigner ouvertement ou bien de chercher à désigner un nouveau coupable à conduire à la potence, nous demeurons prisonniers de la même mécanique que celle que nous prétendons dénoncer. Chaque clic sur ces liens prétendument journalistiques contribue à nous ligoter dans les camisoles de notre impuissance à contenir nos pulsions, alors que nous pourrions transformer ces dernières. Nous regardons l’effet, les faits, mais nous oublions le terrain, voire le terreau qui les a rendus possibles. Aujourd’hui, la sidération paroxysmique touche de plein fouet les masses, et parmi elles, nos enfants.
Or la vraie question n’est pas seulement de savoir pourquoi certains adolescents deviennent violents. La grande interrogation est de comprendre dans quel état intérieur grandissent aujourd’hui nos jeunes, dans quel climat leurs systèmes nerveux se construisent et tentent de se réguler, quelles images les traversent, quelles tensions les imprègnent et quelle représentation du monde adulte leur est offerte lorsqu’ils lèvent les yeux vers nous.
Il est urgent de reconnaître que nos jeunes ne grandissent pas dans un espace neutre, mais dans une société qui ne parvient plus à cacher ses propres failles, ses contradictions hurlantes, ses effondrements effroyables et, plus redoutablement encore, ses guerres visibles et invisibles. Nos jeunes ont accès à tout, trop tôt, trop vite, trop fort. Ils voient le monde adulte se déchirer, les uns et les autres se juger et s’accuser lourdement. Ils sont spectateurs impuissants des médias sociaux qui dressent insidieusement camp contre camp, tandis que les écrans leur vendent en continu de la jouissance immédiate, de la comparaison permanente, de la provocation et, plus pernicieuse encore, l’exposition de soi, cette illusion terrible selon laquelle exister consisterait à être vu et bien vu.
De ce fait, et on comprend pourquoi, leur système nerveux n’est plus seulement sollicité, il est surexposé, happé par une intensité qui dépasse souvent ses capacités de tri, d’intégration et de mise à distance. Un adolescent, rappelons-le, n’est pas un adulte miniature. Son contrôle inhibiteur se construit encore, sa capacité à différer demande à être soutenue, son rapport à l’impulsion a besoin d’être accompagné et son monde intérieur ne peut pas être livré sans repères à la violence du monde extérieur.
Pourtant, que lui apprend-on réellement de ce monde intérieur ?
On lui apprend à réussir, comme si la réussite consistait d’abord à répondre correctement à ce que l’extérieur attend de lui. On lui demande de performer, c’est-à-dire de produire des résultats visibles, mesurables, comparables, souvent avant même qu’il ait compris ce qui, en lui, lui permet d’entrer réellement dans un apprentissage. On lui enseigne à s’adapter, mais trop rarement à discerner ce à quoi il s’adapte, ni ce qu’il perd de lui-même lorsqu’il se conforme sans conscience à un cadre qui ne l’aide pas toujours à se rencontrer. On l’invite à entrer dans des cases, à produire des preuves, à satisfaire des objectifs, à répondre aux attentes du système scolaire, puis à celles du monde économique, comme si l’être humain devait d’abord devenir fonctionnel avant d’être pleinement vivant.
En d’autres termes, on lui enseigne très tôt à tourner ses capteurs personnels vers l’extérieur, alors que tout son être réclame d’apprendre à se connaître d’abord. On le prépare à se situer dans un système avant de l’aider à se situer en lui-même. On lui demande d’entrer dans des rythmes, des évaluations, des attentes, des projections, des catégories, sans toujours lui transmettre les repères intérieurs qui lui permettraient de comprendre ce qui se passe dans son propre corps, dans son attention, dans son émotion, dans sa pensée et dans cette zone plus profonde où les pulsions cherchent parfois à prendre les commandes.
Il est fort dommage de constater qu’on lui enseigne encore trop peu comment fonctionne un être humain dans toutes ses composantes. On lui transmet trop peu ce qu’est une pulsion, non comme une faute morale, mais comme une force intérieure qui doit être reconnue pour ne pas gouverner en silence. On lui explique trop peu ce qu’est une frustration, comment elle travaille le système nerveux, comment elle peut devenir colère, repli, provocation ou désir de revanche lorsqu’elle n’est ni nommée, ni contenue, ni accompagnée. On lui parle trop peu de l’humiliation qui cherche vengeance, de la blessure qui veut prendre le pouvoir, de la peur qui se déguise en agressivité ou de la honte qui préfère attaquer plutôt que d’être ressentie.
De ce fait, l’enfant puis l’adolescent avancent trop souvent dans leur monde intérieur comme dans un territoire inconnu, alors même que ce territoire gouverne une grande partie de leurs réactions, de leurs défenses, de leurs attachements et parfois de leurs passages à l’acte. On leur parle de comportement, mais on leur enseigne trop peu les forces qui précèdent ce comportement. On leur parle de respect, mais on leur transmet trop peu la connaissance vivante de ce qui, en eux, peut empêcher ce respect lorsque la pulsion prend toute la place. On leur parle de responsabilité, mais on ne leur apprend pas toujours à reconnaître le moment précis où ils cessent d’être sujets de ce qui les traverse pour devenir les instruments de leur propre débordement.
Il faudrait pourtant leur transmettre qu’un être humain est pétri d’élans de vie et de forces de destruction, d’ombre et de lumière, de désir de lien et de volonté de rupture, et que la maturité ne consiste pas à nier ces forces, ni à les moraliser depuis l’extérieur, mais à apprendre à les reconnaître, à les nommer, à les contenir puis à les orienter, afin de ne plus être gouverné par elles. C’est ici que la responsabilité adulte devient centrale, car il nous revient de leur montrer l’exemple à défaut du chemin. Tant que nous, adultes, restons nous-mêmes pétris par nos peurs, même les plus enfouies, nos douleurs non élaborées, nos frustrations cachées, nos pulsions de pouvoir réprimées et nos besoins de reconnaissance perpétuels ou encore nos héritages transgénérationnels non traversés, nous ne transmettons pas seulement des paroles. Nous transmettons un état d’être. Nous pouvons parler de paix tout en étant en guerre à l’intérieur. Nous pouvons réclamer de l’autorité tout en ne sachant pas gouverner notre propre monde intérieur. Nous pouvons dénoncer la violence des jeunes tout en leur offrant, chaque jour, le spectacle d’une société adulte divisée, ô combien saturée, ultra-réactive et trop souvent bien incapable de se regarder en face.
À ceci près qu’il ne s’agit pas ici de dresser un nouveau tribunal contre les adultes qui n’auraient pas, selon une formule devenue parfois trop facile, « fait un travail sur eux ». Une telle posture serait encore une manière de juger, donc de reconduire la division que nous prétendons dépasser. Beaucoup de parents, d’enseignants, d’éducateurs ou de professionnels accompagnent déjà comme ils peuvent, avec ce qu’ils ont reçu, compris, traversé ou parfois subi, et il serait injuste de les désigner comme responsables uniques d’un effondrement beaucoup plus vaste. Néanmoins, il faut avoir le courage de nommer ce paradoxe : ce sont souvent les adultes qui n’ont pas encore rencontré leur propre monde intérieur qui jugent, disqualifient ou empêchent ceux qui cherchent à le faire, alors même que ce travail devient indispensable pour accompagner les jeunes dans la complexité de leur évolution.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’opposer ceux qui auraient fait le travail à ceux qui ne l’auraient pas fait, comme si l’humanité pouvait se diviser une fois de plus entre les éveillés et les retardataires. Il s’agit de reconnaître que nous avons tous besoin d’espaces pour comprendre, nous ajuster, nous former, nous relier et sortir progressivement de nos automatismes. Certains adultes ont déjà commencé ce chemin, d’autres le pressentent, d’autres encore s’en défendent parce qu’il les menace dans leurs repères, mais tous peuvent être invités à bouger sans être humiliés, à se remettre en question sans être écrasés, à apprendre sans être déconsidérés.
À ceci près qu’un jeune, lui, dispose de moins de filtres pour se protéger. Ce que l’adulte contient parfois par autocensure, par fatigue ou par stratégie sociale, l’adolescent peut l’exprimer avec une intensité brute, parce que son système nerveux n’a pas encore appris à faire barrage, ni à transformer ni à symboliser. Dès lors, si personne ne lui apprend à traverser ce qui monte en lui avant que cela ne devienne un acte, il risque de devenir le passage à l’acte de tout ce qui n’a pas été éduqué, contenu ou humanisé en lui.
C’est la raison pour laquelle l’éducation ne peut plus se réduire à l’opposition pauvre entre autorité et laxisme. La domination n’éduque pas, elle soumet ou elle révolte. La permissivité n’émancipe pas davantage lorsqu’elle abandonne l’enfant à des forces internes qu’il ne sait pas encore gouverner. Dans les deux cas, le jeune ne rencontre pas l’axe dont il a besoin pour grandir sereinement et, si j’ose dire, dignement.
Éduquer, aujourd’hui, ne devrait donc plus signifier exercer du pouvoir sur un jeune, mais lui apprendre à rencontrer le pouvoir en lui. Il ne s’agit pas de briser sa puissance, ni de la flatter, ni même de la laisser se répandre sans bord. Il est question de lui apprendre à la reconnaître, à la contenir, à l’orienter et à l’humaniser, parce qu’un jeune qui apprend à gouverner son monde intérieur n’a plus besoin de chercher à dominer l’extérieur pour sentir qu’il existe. C’est cela, la véritable autorité d’un individu, lorsque ce dernier agit depuis sa réelle identité, et non depuis une personnalité construite à partir du miroir de la masse qui l’influence à souhait.
Par ailleurs, il est impossible d’ignorer le modèle que notre société lui vend. Avant même de le reconnaître comme un être en devenir, elle le traite déjà comme un consommateur, un futur agent économique, un profil lambda, une véritable cible, un comportement à capter. Elle lui vend de la distraction immédiate, cette dope qui alimente le circuit dopaminergique en commandant au cerveau une dose toujours plus grande de plaisir instantané, avant même de lui apprendre la patience. Elle lui vend de la visibilité avant de lui apprendre la valeur intérieure, elle lui vend la performance avant de lui apprendre la présence, elle lui vend l’image avant de lui apprendre le regard intérieur. Ensuite, nous nous étonnons que tant de jeunes se perdent dans une comparaison jamais satisfaisante, laquelle mène à la rage, au vide ou à cette sensation d’inutilité qui naît lorsque le monde ne semble plus proposer de hauteur.
À quoi bon devenir adulte si le monde adulte ne fait plus envie ? À quoi bon devenir responsable si l’on ne voit autour de soi que des adultes qui accusent, consomment, se protègent, s’affrontent ou s’épuisent ? À quoi bon devenir bon, juste ou stable, lorsque tout semble s’écrouler et que le modèle dominant récompense si souvent la prise, la vitesse, la domination ou encore l’exposition ? C’est précisément là que la psychopédagogie trouve sa place profonde, car elle peut accompagner le jeune et sa famille, tout en éclairant le système éducatif qui gravite autour de lui. On réduit trop souvent la psychopédagogie à une aide scolaire, comme si elle ne servait qu’à mieux apprendre une leçon, à mieux mémoriser, à mieux s’organiser ou à retrouver confiance dans les apprentissages. Bien sûr, elle peut servir à cela, et c’est déjà essentiel. Néanmoins, lorsque cette psychopédagogie évolue et assume sa dimension vivante, elle va beaucoup plus loin : elle permet à un jeune de comprendre de quoi il est pétri, comment son attention se mobilise, comment son corps réagit, comment ses émotions montent et pourquoi, comment ses pensées s’emballent, comment ses peurs prennent le pouvoir et comment son système nerveux cherche à se protéger, parfois en fuyant, parfois en attaquant, parfois encore en se fermant.
La psychopédagogie, dans ce sens, n’est pas seulement une pédagogie des apprentissages. Elle devient une pédagogie de l’être en construction. Elle apprend au jeune à se connaître sans se réduire à un diagnostic, à observer ce qui se passe en lui sans se confondre avec ses débordements, à reconnaître ses tensions avant qu’elles ne deviennent des passages à l’acte, à habiter son corps autrement que comme un lieu d’agitation, de honte ou de performance. En outre, elle lui permet de retrouver une écologie personnelle, c’est-à-dire une manière plus consciente d’entrer en relation avec lui-même et avec les autres, afin de mieux naviguer avec les écrans, avec la frustration, avec la limite et avec le vivant.
Elle ne vient donc pas ajouter un discours de plus sur les jeunes. Elle vient proposer un axe pour les accompagner. Cet axe commence par le retour à l’individu, car un adolescent n’est pas une masse à gérer, ni une catégorie à administrer, encore moins un trouble à corriger. Il est un être singulier, avec une histoire, un rythme, un système nerveux, des défenses, des fragilités, une puissance et une possibilité de déploiement. Encore faut-il que des adultes soient capables de le rencontrer autrement qu’à travers ce qui dérange, déborde ou menace l’organisation prévue.
C’est pourquoi la première urgence n’est peut-être pas de demander aux jeunes d’être responsables, mais de soutenir les adultes qui les accompagnent afin qu’ils puissent, eux aussi, retrouver un axe. Responsables ne signifie pas coupables de tout. Cela signifie capables de répondre de ce que nous portons, de ce que nous transmettons et de ce que nous laissons agir en nous. Cela signifie également cesser de réclamer des jeunes qu’ils se régulent dans un monde où les adultes eux-mêmes refusent trop souvent de regarder leur propre dérégulation, tout en ouvrant des espaces où cette dérégulation peut enfin être comprise, accompagnée et transformée.
Un adulte congruent n’a pas besoin d’être parfait. Il a seulement commencé à faire le travail de s’équilibrer dans ses propres sphères. Il sait que son autorité ne vient pas d’un statut, ni d’un volume de voix, encore moins d’une prise de pouvoir. Elle vient de sa tenue intérieure. Lorsqu’il a mis un minimum d’ordre dans son propre chaos, sa présence devient structurante sans avoir besoin de dominer. Elle offre au jeune un repère vivant parce qu’elle tient le cap en proposant des processus psychoéducatifs et sociaux, et non parce qu’elle impose un cadre psychorigide.
C’est précisément ce que nous proposons au centre OPBL, en formant des praticiens en psychopédagogie évolutive capables d’accompagner les jeunes en évolution, leurs parents et les éducateurs qui gravitent autour d’eux. La psychopédagogie évolutive ne vient pas désigner des coupables, ni ajouter un discours de plus sur la jeunesse. Elle vient proposer un axe, une lecture du vivant, une compréhension du système nerveux, du corps, de l’attention, de l’émotion, de la limite, de la responsabilité et de l’individualité en construction.
Voilà ce que nous pouvons faire pour nos jeunes: Nous pouvons cesser de les regarder seulement lorsqu’ils débordent le cadre, c’est-à-dire au moment où ils nous obligent déjà à réagir parce que quelque chose a échappé à la parole, à la régulation ou à l’accompagnement. Nous pouvons leur apprendre à comprendre leur système humain avant qu’il ne se transforme en champ de bataille intérieur et ne fasse régner le chaos à l’extérieur. Nous pouvons leur transmettre une véritable éducation de l’attention, du corps, de l’émotion, de la limite, de la responsabilité et de la valeur personnelle, pas comme une série de compétences ajoutées au programme, mais comme une manière de redevenir sujet de ce qui les traverse. Nous pouvons leur enseigner que la reconnaissance ne vient pas du miroir numérique, que la puissance ne consiste pas à écraser les autres et que l’autonomie ne signifie pas faire ce que l’on veut, mais devenir capable de répondre de ce que l’on porte. C’est ça, la véritable autorité : agir depuis son identité.
Parce que pendant que nous dénonçons, pendant que nous jugeons et pendant que nous nous positionnons pour ou contre, eux grandissent. Ils grandissent dans un monde qui ne tient plus toujours debout devant eux. Et si nous voulons qu’ils apprennent à tenir, il faut bien que des aînés tiennent avec eux, depuis une présence suffisamment consciente pour ouvrir un autre chemin. Ensemble, nous pouvons faire bouger les lignes. C’est cela que la psychopédagogie évolutive propose dans ses programmes pédagogiques : l’apprentissage du vivre ensemble par l’apprentissage du savoir-être vivant.