IA & transparence éditoriale

Qui tient encore la plume aujourd’hui ?

Écrire en utilisant des fonctions de l’intelligence artificielle sans abandonner sa signature, est-ce possible ?

Ces derniers temps, beaucoup de jeunes me posent la question de savoir s’ils peuvent utiliser ChatGPT pour écrire à leur place. Derrière l’apparente simplicité de leur demande, j’entends souvent poindre un trouble beaucoup plus profond. Comme s’ils étaient à la fois attirés par le gain considérable que procure l’outil, par cette possibilité nouvelle d’obtenir en quelques secondes ce qui leur demanderait parfois plusieurs heures de travail, et dérangés intérieurement par l’impression de lui céder la place, faisant naître en eux un sentiment d’imposture. Comme si, en lui confiant le geste de rédaction, ils abandonnaient simultanément une part de leur souveraineté, un peu de leur âme, autrement dit, de leur capacité à penser par eux-mêmes ou peut-être simplement de ce qui fait qu’un texte leur appartient réellement. Ils pressentent qu’ils y gagnent quelque chose, mais se demandent également ce qu’ils risquent d’y perdre. Et ils ont bien raison de s’interroger sur ce qui les dérange.

Je connais bien ce questionnement puisque je l’ai moi-même traversé. Dans un premier temps, je commence donc par leur raconter l’histoire de l’écriture afin qu’ils sachent que, de tout temps, lorsque l’être humain a construit des outils, c’était pour améliorer sa vie, sa condition, pour prolonger une fonction qu’il possédait déjà et en augmenter la portée. La main est le prolongement du cerveau, mais la main seule ne suffit pas à inscrire durablement la pensée. Il a fallu inventer des supports, puis des outils scripteurs, du stylet au stylo et apprendre un code permettant de transformer ce qui existe intérieurement en langage, puis le langage en signes et les signes en traces susceptibles d’être reconnues et partagées par d’autres. Il a surtout fallu apprendre à traduire quelque chose qui, intérieurement, ne se présente pas nécessairement sous la forme de mots parfaitement ordonnés.

Écrire, c’est déjà traduire sa pensée

Selon moi, l’écriture est déjà, à ce titre, une sorte de « technologie de la pensée ». L’être humain a dû apprendre à encoder, à traduire, à séquencer et à matérialiser ce qui l’habite avant que la machine à écrire, le clavier, les logiciels de traitement de texte puis la reconnaissance vocale ne viennent progressivement raccourcir la distance entre ce qu’il pense et ce qu’il est capable d’inscrire dans la matière. Aujourd’hui, les modèles de langage franchissent une étape supplémentaire puisqu’ils ne se contentent plus de recevoir notre langage : ils peuvent le prolonger et l’organiser, mais aussi le reformuler et parfois produire à notre place une partie de ce que nous cherchons à dire.

Il me semble même que le LLM pourrait constituer l’un des derniers grands outils intermédiaires que l’humanité aura construits dans cette ère avant que nous nous engagions vers une autre forme de relation à la pensée, où celle-ci pourrait être captée toujours plus en amont, peut-être avant même d’avoir été complètement encodée dans le langage tel que nous le connaissons aujourd’hui. Nous nous approcherions alors d’une forme de télépathie technologique où l’interface ne viendrait plus seulement prolonger le geste, mais chercher directement l’information à la source de ce geste. Tout cela ouvre une question beaucoup plus profonde que celle de savoir si nous pouvons ou non nous servir de Claude ou de ChatGPT pour nous aider à rédiger : notre écriture est-elle le reflet de qui nous sommes réellement ?

Je ne leur parle pas d’écriture graphologique, mais de la manière dont nous agençons les mots pour formuler notre pensée et la coucher sur le papier. Que révèle notre métrique linguistique à propos de notre identité ? Traduit-elle les traits de notre personnalité ou bien ceux de notre identité profonde, de notre essence véritable ? Je poursuis naturellement mon argumentation en leur expliquant que l’écriture est un geste qui n’est pas inné, pas plus que ne l’est l’articulation du langage. En effet, produire une écriture transmissible et compréhensible nous a demandé de passer par les bancs de l’école. Ces gestes nous ont été enseignés afin que notre pensée puisse se structurer et s’organiser à travers les différentes étapes cognitives du processus rédactionnel.

Le jeune enfant appréhende d’abord le monde depuis une intelligence globale intuitive qui fonctionne largement en arborescence. Cette connexion captatrice est d’abord contextuelle, puis l’acquisition du langage lui permet progressivement de mettre en forme ce qu’il perçoit déjà, de le différencier, de l’organiser en catégories plus explicites et de séquencer suffisamment sa pensée pour pouvoir mettre en mots ce qu’il pense, ressent et perçoit. La pensée précède le langage, mais le langage permet de la travailler autrement.

L’apprentissage du langage oral s’appuie d’abord fortement sur l’exposition, l’interaction et l’imitation, à partir d’un référentiel extérieur à son propre système. L’enfant élabore progressivement son modèle en relation avec ce qui l’entoure, ce qui lui parle, ce qui l’éduque. Peu à peu, cette phase d’encodage participe à la construction d’une pensée capable de devenir davantage linéaire, analytique et réflexive, autrement dit au développement de son intellect.

J’ose alors avancer que c’est comme si nous construisions progressivement notre propre modèle de langage génératif, qu’il soit oral ou écrit, à partir de notre mémoire, de notre corpus d’entraînement, du formatage familial puis scolaire, mais aussi de notre environnement professionnel, culturel ou relationnel. Nous écrivons donc avec tout ce qui nous a écrit avant que nous sachions nous-mêmes écrire.

De la forêt intérieure à la plume

Je prends volontiers mon propre exemple concernant l’apprentissage du geste d’écriture pour illustrer mes propos et raconte qu’il m’aura fallu de nombreuses années pour comprendre comment encoder ma pensée, comment la rendre suffisamment linéaire afin d’être comprise par mon lecteur qui, lui, ne se trouve pas dans ma tête. J’insiste sur combien l’exercice a été difficile pour moi lorsque j’étais élève, puis je leur fais la démonstration en direct de ma capacité à écrire un premier jet sous leurs yeux ébahis.

Je propose alors un exercice de style afin qu’ils identifient ma plume avant de me livrer à un autre exercice avec un LLM. Je leur écris à peu près ceci : à l’instar d’une forêt vierge inextricable, mes pensées s’enchevêtraient, mes idées prenaient racine en se chevauchant les unes les autres, rendant leur accès quasiment impénétrable. Dans ce marasme en apparence désorganisé, je n’étais pourtant pas perdue.

Intérieurement, mon propos était bien là, son contenu tout au moins. Je savais ce que je voulais dire. D’ailleurs, j’avais très souvent la réponse à la question qu’on me posait de manière instantanée. En revanche, lorsqu’il s’agissait d’organiser mes idées pour formuler mon discours, je semblais perdue, comme aveuglée par l’apparente obscurité de mon réseau intérieur dont les prolixes palabres s’enroulaient tout autour de mon propos, semblables à de grandes lianes qui finissaient toujours par me ligoter tout entière. Dès que j’ouvrais la bouche, comme pour défricher la voie et frayer le chemin de ma pensée, je me retrouvais retenue prisonnière sur le bûcher de l’incompréhension générale, lui-même fagoté avec les branches de ma propre arborescence. On ne me comprenait pas, ou à peine.

Je me pensais à la canopée quand je me retrouvais au sol, face dans l’humus, celui-là même qui me confrontait péniblement aux limites de mon humanité mal cortiquée. Je m’interrogeais alors sur cette étrange bascule : comment pouvais-je passer de la fulgurance limpide à une opacité balbutiante ?

Je raconte combien j’ai travaillé dur pour m’extirper de la friche et tenter de faire fleurir mon jardin intérieur après avoir ensemencé le terreau de mes chutes. J’y ai patiemment retourné la terre et, sur chaque parcelle délimitée, j’ai planté des mots en rang d’oignon, savamment espacés pour ne plus qu’ils poussent en se chevauchant.

Ils découvrent dans mon récit comment j’ai finalement appris à jardiner mon sol fécond avec humilité pendant toutes ces années où il semblait ne rien vouloir donner, pas encore de récolte fructueuse. J’ai dû cultiver la patience et arroser l’espoir de voir un jour mes mots fleurir et donner leur fruit. Ainsi, après plusieurs lunaisons, je suis parvenue à extraire de ma forêt vierge intérieure un petit lopin de terre plus discipliné où pouvaient enfin se marier différentes espèces d’une richesse incroyable sans plus continuellement s’entremêler. Ma nature tente encore souvent de reprendre ses droits en laissant pousser tous azimuts, mais je sais aujourd’hui davantage cultiver l’art d’élaguer sans avoir besoin de faucher ou de déforester à grands coups de machette.

Enfin, je termine cette prose personnelle en affirmant qu’il m’aura fallu toutes ces années pour parvenir à faire émerger un style qui m’était propre, apparemment reconnaissable parmi ceux qui me lisaient, avec cette richesse et ce foisonnement qui rendaient aussi mes textes parfois difficiles à suivre. J’écrivais depuis ma logorrhée. Il m’a fallu apprendre l’étayage, l’agencement des mots, les règles de la rhétorique et toutes ces contraintes qui m’ont permis progressivement de poser mon discours dans une forme plus conventionnelle. Pour pouvoir construire de l’intérieur, il faut commencer par poser les échafaudages exterieurs. C’est aussi cela que l’école nous apprend.

Les jeunes sont alors amusés, sans doute un peu rassurés aussi, lorsque j’ajoute que j’ai sans doute fait s’arracher les cheveux à quelques-uns de mes professeurs de français lorsque j’étais au collège ou au lycée. Six à huit pages de dissertation devaient parfois leur faire passer de sacrées soirées et je retrouvais régulièrement en marge des remarques qui se ressemblaient : « Foisonnement d’idées intéressantes, mais trop de longueurs qui en atténuent la portée. Dommage ! »

J’avais surtout ce problème de développement des idées. Je manquais d’étayage comme je manquais encore de structure intérieure et, après de laborieux essais d’écriture, j’ai fini par trouver un certain équilibre. Celui-ci demeure pourtant très dépendant de la nature de ce que j’écris. C’est alors qu’à nouveau le sujet s’éloigne dangereusement de son complément, qu’une proposition en appelle une autre qui en contient déjà une troisième et que soudainement repousse la végétation luxuriante que je m’étais appliquée à élaguer. Je ne suis donc déjà pas exactement la même auteure lorsque je dicte que lorsque je tape au clavier, et cette distinction me semble essentielle.

Lorsque je dicte un texte dans Word, je respecte davantage le flux initial de ma pensée, sa vitesse, son arborescence, son mouvement. Puis vient le temps de la reprise. Je déplace des mots, je séquence les idées, je ponctue les phrases, j’ordonne les paragraphes et j’habille finalement le texte de conventions afin que celui qui me lit puisse entrer dans mon propos sans avoir lui-même à se frayer un chemin à travers les broussailles. Quelque chose se transforme nécessairement au passage. Le texte devient plus lisible, plus académique parfois, plus poli, dans tous les sens du terme, c’est-à-dire davantage conforme à ce que nous avons appris à reconnaître comme un écrit bien construit. C’est à partir de là que je les mets en garde : le texte perd aussi quelque chose du jet initial, de cette substance première qui était là avant le façonnage, avant que le flux primordial de la réception ne soit contraint de prendre une forme.

Notre style est-il vraiment notre signature ?

Je leur demande alors s’ils pensent que notre style est véritablement notre signature. Ils n’en sont pas certains. Je leur réponds à mon tour qu’il me semble aujourd’hui que le style appartient beaucoup à la personnalité, à ce que nous avons appris, à notre histoire avec la langue, à nos lectures, nos modèles, notre culture, notre époque, nos métiers, nos habitudes, mais également à ce que nous avons voulu montrer de nous-mêmes. J’aime la poésie, j’aime jouer avec les mots, avec la langue, avec ses rythmes, ses images, sa rhétorique. Ma personnalité ne peut s’empêcher d’écrire avec une plume un peu chamarrée, volontiers lyrique, parfois franchement ampoulée. J’ai aussi voulu avoir un style, donner une couleur à ma plume, écrire à l’encre de ma personnalité.

Avec le recul, je peux reconnaître qu’une plume colorée est aussi parfois une plume qui veut séduire. Il y avait certainement derrière elle une intention encore non dévoilée qui consistait à dire : regardez, moi aussi je sais écrire, moi aussi je peux faire un peu de poésie, moi aussi je peux jouer avec les mots. Cela a longtemps représenté une forme de défi. Aujourd’hui, la question se déplace. Lorsque j’écris, qu’est-ce que je cherche réellement à faire ? Car enfin, lorsque nous écrivons, c’est bien pour être lus. Qu’est-ce qui importe alors le plus : le messager ou le message lui-même ? Est-ce que je souhaite d’abord être reconnue pour la manière dont j’ai délivré le message ou est-ce que ce qui compte est ce que celui qui me lit va réellement recevoir ?

Je ne suis pas en train de dire que le style n’a aucune importance ni qu’il faudrait choisir l’un en dépit de l’autre. Je dis simplement qu’à un certain moment il peut devenir nécessaire d’observer ce que notre plume raconte également de notre personnalité, de notre besoin d’être reconnu, de séduire et d’impressionner ou encore de créer une empreinte. Pourtant, derrière les mots, j’entends encore autre chose. J’entends une vibration.

Il m’est arrivé à plusieurs reprises que des lecteurs me disent que, lorsqu’ils lisaient ce que j’écrivais, cela leur faisait quelque chose. Cela ne venait probablement pas seulement des mots choisis, pas seulement de leur beauté éventuelle, ni même de la profondeur du message. C’était un mélange de tout cela, un mélange des différentes strates de mon être, de différents états de conscience, de différents niveaux depuis lesquels quelque chose cherchait à être transmis. Ce que je veux dire, c’est que nos écrits sont peut-être à la fois notre reflet psychologique, psychique et vibratoire. Notre signature singulière ne viendrait alors pas seulement de la manière dont nous écrivons, c’est-à-dire de la façon dont nous agençons les mots, ni du champ stylistique ou lexical que nous choisissons, ni même de notre syntaxe. Elle viendrait également de ce qui traverse les mots, de notre vibration source.

Raisonner ou résonner

Ainsi, une écriture chaude ou froide, minimaliste ou très ampoulée, extrêmement poétique, arborescente, concise, savamment organisée ou en apparence désordonnée ne parle peut-être pas entièrement de celui qui l’a écrite. Certaines écritures vous prennent sans que vous puissiez réellement les comprendre. Elles vous dérangent, elles vous perdent, elles vous agacent parfois, certaines vous donnent presque mal à la tête tant elles résistent à votre intellect et pourtant, après la lecture de quelques passages, vous sentez que quelque chose s’est déplacé intérieurement. Le lecteur n’a pas seulement raisonné, il a résonné. Il arrive même que cette résonance l’incommode précisément parce qu’elle s’est libérée de la prison linguistique pour venir toucher un autre niveau de lecture que celui qu’il mobilise habituellement.

Lorsque l’intelligence artificielle entre dans le geste d’écriture

Il existe pourtant une autre couche, beaucoup plus visible celle-là, qui concerne la métrique même du texte. À force de lire des contenus générés par intelligence artificielle, nous en reconnaissons aujourd’hui assez facilement certaines récurrences. On observe avce netteté une manière d’ordonner les paragraphes, de conduire le raisonnement, de revenir sur une idée, d’enchaîner les transitions ou encore de lisser les aspérités du langage. Cette métrique peut parfois trahir l’outil, surtout lorsque celui qui l’utilise se contente d’un copier-coller sans reprendre véritablement le texte par lui-même. D’autres usages laissent beaucoup moins de traces visibles, parce que l’auteur reprend, puis transforme ou déplace et réécrit, jusqu’à ce que la matière générée soit absorbée dans sa propre manière d’écrire. La question devient alors largement plus subtile, car reconnaître une structure artificielle est bien différent de reconnaître ce qui habite le texte.

L’écriture thérapeutique me semble d’ailleurs intéressante à observer sous cet angle. Lorsqu’on invite quelqu’un à écrire sans se soucier immédiatement de la forme, de la correction ou du regard extérieur, on cherche moins à produire un texte réussi qu’à laisser émerger quelque chose de plus proche de l’expérience intérieure. Le geste devient alors moins contraint par la convention et davantage tourné vers ce qui cherche à se dire. un texte brut ne serait pas nécessairement plus vrai qu’un texte travaillé, mais il montre bien que plus nous façonnons la forme, plus nous introduisons entre la source et le lecteur différentes couches de médiation. L’intelligence artificielle en ajoute une nouvelle. Toute la question devient alors de savoir si cette couche nous aide à mieux transmettre ce qui nous traverse ou si, à force de vouloir améliorer le texte avec son concours, elle finit par en produire l’illusion.

C’est à cet endroit que la question concernant l'utilisation de l’intelligence artificielle revient pour moi autrement. Est-ce dommageable qu’un LLM nous aide à structurer, à organiser, à reformuler ou à corriger, voire à rédiger une partie de ce que nous cherchons à transmettre ? Fondamentalement, je ne le crois pas, à condition toutefois de ne pas lui abandonner entièrement le geste en restant le garant de la singularité.

Depuis peu, j’utilise l’intelligence artificielle dans mes chantiers d’écriture et j’apprends énormément à l’usage. Elle m’aide à voir mes répétitions, à structurer certains de mes raisonnements, à soutenir mon argumentation, mais aussi et c'est fondamental, à détecter mes incohérences. Parfois elle me propose une formulation que j’ai conserve simplement parce qu’elle exprime mieux ce que je cherche à dire. Auparavant, j’utilisais le logiciel Antidote, comme beaucoup d’auteurs. Ce dernier m’a été utile, mais le LLM m’a permis d’aller beaucoup plus loin dans le dialogue avec mon propre texte, parce que l’outil ne se contente plus de signaler une maladresse. En effet, Copilot, par exemple, ou encore Chat GPT peuvent me permettre de confronter ce que j’ai écrit à l’intention qui l’a précédé. Là réside une grande subtilité dans l'usage des outils d'aide rédactionnelle.

Le piège, puisqu’il y en a au moins un, serait de le laisser lisser, réduire, normaliser ou appauvrir, voire vider de sa substance source ce qui faisait précisément la singularité du texte original, peut-être même originel. À force de demander à l’outil de rendre la forêt parfaitement lisible, nous pourrions finir par lui demander de la raser. Je préfère donc apprendre à l’utiliser autrement. Je ne lui demande pas d’écrire à ma place, mais de m’apprendre à mieux écrire selon certaines de mes intentions. Pour ce faire, je lui demande de me résister, de me questionner, de me montrer l’endroit où mon raisonnement saute une marche, de me signaler lorsque je tourne autour de la même idée depuis plusieurs paragraphes ou lorsque le lecteur risque de perdre le fil, puis reprendre moi-même ma plume.

Un outil qui possède une telle puissance intellectuelle ou du moins une telle « intellectuance » peut devenir un formidable outil pédagogique à condition précisément que nous continuions nous-mêmes de processer. C’est peut-être là que se situe la véritable vigilance : il faut impérativement continuer à écrire, à lire, à reprendre, à organiser, à exercer la fonction, et surtout demeurer capable de reconnaître lorsqu’une phrase, même magnifique, ne contient plus notre pensée ou lorsqu’un texte très bien rédigé nous éloigne progressivement de ce que nous cherchions réellement à transmettre. Il me semble primordial de ne pas abandonner à l’outil cette capacité à discerner.

En effet, nous pouvons lui confier une tâche, lui demander de nous assister, lui permettre même, à certains moments, de produire certaines formulations à notre place, mais il convient de continuer à savoir ce que nous sommes en train de faire avec lui. C’est là, à mon sens, que demeure notre souveraineté : pas nécessairement dans le fait d’avoir matériellement tapé chacun des mots avec nos propres doigts, mais dans notre capacité à savoir d’où vient le texte, où il va, ce que nous voulons qu’il transporte et si ce qui se trouve finalement posé sur le papier demeure congruent avec ce que nous voulions transmettre. Il y a une différence fondamentale entre générer, dicter et formuler. Lorsque je dicte, les mots sont encore les miens, même si je ne les trace plus de ma main. Lorsque je demande à un LLM de générer, je lui délègue une part de la formulation. La question devient alors de savoir jusqu’où cette délégation peut aller sans que je cesse moi-même de penser, de choisir et de reconnaître ce que je voulais dire.

Alors, que répondre aux jeunes ?

Alors finalement, la réponse que je formule aux jeunes adolescents ou étudiants qui me demandent s’ils peuvent utiliser ChatGPT pour écrire à leur place est oui : ils peuvent utiliser l’outil. Mais la véritable question n’est pas de savoir s’ils en ont le droit. Elle est de savoir ce qu’ils sont en train d’apprendre, ce qu’ils veulent continuer à savoir faire et pourquoi ils écrivent. Si l’exercice consiste précisément à apprendre à organiser une pensée, à construire une argumentation, à trouver ses mots ou à développer son propre style, confier immédiatement l’ensemble de cette fonction à la machine revient à se priver de l’expérience qui devait les construire. En revanche, demander à l’outil de montrer une faiblesse, de poser des questions, d’expliquer pourquoi un raisonnement ne tient pas, de proposer une piste que l’on reprendra ensuite soi-même ou même, parfois, de montrer comment une phrase pourrait être mieux construite peut devenir extraordinairement formateur.

Je leur dirais donc de ne pas avoir peur de l’outil et encore moins d’en avoir honte. Je leur conseillerais plutôt de l’utiliser suffisamment consciemment pour qu’il les augmente sans les remplacer. Qu’ils écrivent encore, même mal, même maladroitement, même lorsque ChatGPT pourrait produire en quelques secondes quelque chose de beaucoup plus propre. Qu’ils apprennent à reconnaître leur propre pensée avant de demander à une machine de l’habiller, qu’ils observent ce qu’elle transforme et qu’ils soient capables de lui reprendre ce qu’ils lui ont confié. Il n’y a rien de souverain à refuser un outil par principe, pas davantage qu’il n’y aurait de souveraineté à lui abandonner sans discernement une fonction au point de ne plus savoir l’exercer soi-même.

C’est aussi pourquoi les questions actuelles autour de la détection des textes produits par intelligence artificielle m’interpellent. Un filigrane statistique pourra peut-être reconnaître qu’une IA est intervenue dans l’agencement de certains mots. Et après ? La transparence est de mise et je n’ai aucune difficulté à dire que j’utilise moi-même l’intelligence artificielle comme outil dans mon processus rédactionnel. Pourtant, ce filigrane dira-t-il qui a pensé le texte, qui l’a porté, quelle intention l’a fait naître, quel chemin intérieur il a traversé ? Dira-t-il quelle part du texte existait avant même que la machine ne soit sollicitée, combien de fois son auteur a refusé une formulation, repris une idée, réécrit un passage entier ou corrigé ce que l’outil avait mal compris ? Dira-t-il enfin quelle vibration habite les mots qui ont été conservés ? Je ne le crois pas.

Peut-être avons-nous peur de perdre notre signature parce que nous l’avons trop longtemps confondue avec notre style. Peut-être faut-il également distinguer l’outil de celui qui le manie, la formulation de la pensée, la plume de la main et la main de celui qui choisit encore où elle doit aller. L’intelligence artificielle nous oblige peut-être à nous demander beaucoup plus sérieusement ce que signifie écrire, ce que nous voulons continuer à exercer par nous-mêmes et ce que nous pouvons déléguer sans nous abandonner avec.

L’intelligence artificielle écrit désormais, c’est un fait. La question devient donc beaucoup plus intime : pendant qu’elle écrit avec nous, continuons-nous à penser, à apprendre, à discerner, à créer et à nous transformer au contact de ce qu’elle nous renvoie ? Car au fond, la véritable question n’est peut-être plus de savoir combien de mots ont été produits par l’humain ou par la machine, mais bien de savoir qui tient encore la plume, même lorsque ce n’est plus lui qui trace tous les mots.

1000073456

  • 1 vote. Moyenne 5 sur 5.