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Comment accompagner une jeunesse qui ne peut plus apprendre sans comprendre pourquoi
- Par sandrine-bauden
- Le 15/06/2026
De la maturation cérébrale à la Pédagogie Bio-Logique©, réhabiliter le projet vivant de l’enfant
« L’enfant est un adulte qui s’ignore ; l’adulte, un enfant qui s’est nié. »
Ma formule pourrait paraître provocatrice si elle était comprise comme une négation des étapes du développement. Elle ne signifie pourtant pas que l’enfant disposerait déjà de toutes les capacités physiques, cognitives et décisionnelles de l’adulte. Néanmoins, elle affirme que l’enfant porte en lui une dignité entière ainsi qu’une présence consciente qui ne commence pas le jour où la société lui reconnaît enfin le droit de décider. Son organisme doit grandir et ses fonctions exécutives vont se construire au fil de l’expérience. Toutefois, l’être qu’il porte n’attend pas la majorité pour exister et vivre. Cette distinction devient essentielle dans une société qui continue trop souvent à considérer l’enfant comme un être en instance d’accomplissement. Sa dépendance physique et juridique le place sous la responsabilité des adultes. Elle ne devrait jamais autoriser ces derniers à confisquer sa parole ni à nier sa subjectivité. Les chiffres français rappellent pourtant l’ampleur de sa vulnérabilité. En 2025, les services de police et de gendarmerie ont enregistré 114 500 victimes mineures de violences physiques et 76 200 victimes mineures de violences sexuelles. Ces données ne recouvrent que les faits portés à la connaissance des services de sécurité. Elles suffisent cependant à montrer que la protection de l’enfance ne peut être dissociée d’une interrogation plus profonde sur l’usage que l’adulte fait de son pouvoir. Reconnaître l’enfant comme un sujet ne revient pas à nier son besoin de protection. Cela oblige au contraire à concevoir une autorité plus exigeante, parce qu’elle ne repose plus sur la domination que l’âge rend possible. Elle s’appuie sur la responsabilité de celui qui accompagne un être vulnérable sans le réduire à cette vulnérabilité.
Le discernement de l’enfant n’est ni absent ni achevé
Les neurosciences ne permettent pas d’affirmer que l’enfant serait dépourvu de discernement jusqu’à ce que son cerveau soit entièrement formé. Elles montrent que les fonctions nécessaires à un discernement stable se développent progressivement. La mémoire de travail permet de conserver plusieurs informations à l’esprit. Le contrôle inhibiteur aide à interrompre une réaction immédiate. La flexibilité cognitive rend possible le changement de perspective, tandis que la planification permet d’anticiper les conséquences d’un choix. Ces fonctions exécutives commencent à se construire très tôt et connaissent d’importantes transformations pendant l’enfance puis l’adolescence. Une vaste étude ayant regroupé plusieurs jeux de données situe la stabilisation de nombreuses performances exécutives autour de la fin de l’adolescence et du début de l’âge adulte. Elle ne révèle aucun basculement soudain à vingt-cinq ans. Le chiffre de vingt-cinq ans, souvent répété comme une frontière entre un cerveau immature et un cerveau achevé, simplifie donc abusivement une maturation qui varie selon les fonctions, les situations et les individus. Un enfant peut comprendre qu’une conduite est dangereuse et céder malgré tout à une impulsion. Un adolescent peut produire un raisonnement particulièrement élaboré dans un contexte calme puis perdre une partie de ses capacités d’arbitrage lorsqu’il se trouve sous pression affective ou sociale. Son discernement existe. Il demeure néanmoins plus dépendant du contexte, de l’intensité émotionnelle et de la présence des pairs. L’adolescence ne devrait donc plus être décrite seulement comme une période de défaillance du contrôle. Les travaux récents la présentent comme une fenêtre de plasticité remarquable. La puberté s’accompagne d’une réorganisation des réseaux cérébraux qui augmente la sensibilité aux expériences et à l’environnement. La recherche de nouveauté ainsi que l’importance croissante des relations sociales peuvent exposer le jeune à certains risques. Elles le préparent également à explorer le monde et à apprendre rapidement pour devenir plus autonome.
La sensibilité au regard des autres participe de cette dynamique. Des expériences en neurosciences sociales ont montré que la simple présence de pairs pouvait accroître la valeur ressentie d’une récompense et favoriser certaines prises de risque chez les adolescents. Cette influençabilité ne constitue donc pas une faiblesse morale. Elle appartient à une période durant laquelle le jeune cherche à se détacher progressivement de ses premières appartenances pour trouver de nouveaux points de référence. Le problème apparaît lorsque cette ouverture au monde extérieur ne s’accompagne pas de la construction d’une intériorité suffisamment solide.
Une jeunesse tournée vers l’extérieur cherche nécessairement des influenceurs
L’enfant apprend très tôt à lire le visage de l’adulte dont il dépend. Il repère ce qui suscite l’approbation et ce qui menace la relation. Il reçoit des croyances ainsi que des idéaux. Il devient aussi le réceptacle de projections familiales et sociales qui lui indiquent ce qu’il devrait aimer, réussir ou devenir. Cette transmission est inévitable. Elle devient aliénante lorsque l’adulte ne distingue plus ce qui appartient au jeune de ce qu’il cherche lui-même à réparer ou à accomplir à travers lui. Un enfant à qui l’on n’a pas appris à reconnaître ses besoins ni à écouter ce qui se produit en lui cherchera plus tard un repère susceptible de lui dire comment penser et comment vivre. Les influenceurs numériques n’ont pas créé ce mouvement. Ils ont occupé une place laissée vacante. Ils offrent des modèles d’identification immédiats à des jeunes dont l’attention a été entraînée à se tourner vers l’extérieur pour obtenir de la valeur et de l’appartenance.
La réponse éducative ne peut donc se limiter à interdire les écrans ou à dénoncer la superficialité des réseaux sociaux. Elle doit permettre au jeune de construire une référence intérieure. Cela suppose qu’il apprenne à identifier ses sensations ainsi que ses émotions. Il doit aussi pouvoir distinguer un besoin d’une impulsion et une aspiration personnelle d’un désir mimétique. Il peut ensuite comprendre les contradictions qui le traversent avant d’apprendre à prendre une décision depuis un axe plus conscient. L’enjeu consiste à former progressivement un être influençable, puisque tout être humain l’est tant et aussi longtemps qu'il n'a pas résorbé ses failles, à discerner ce qui l’influence.
Ces jeunes sont-ils plus « électriques » ?
Après plus de vingt-deux années consacrées à l’enseignement puis à la formation des enseignants du premier et du second degré, ainsi que huit années d'exercice en tant que psychopédagogue en libéral, j’observe chez certains jeunes une rapidité de traitement ainsi qu’une réactivité particulièrement fortes. Ils captent vite et supportent difficilement la lenteur lorsque celle-ci ne correspond à aucune nécessité perceptible. Leur corps réclame du mouvement et leur attention peut être fulgurante lorsqu’un sujet les engage puis s’effondrer lorsqu’ils n’y perçoivent aucun sens. Ils demandent : « Pourquoi apprenons-nous cela ? À quoi cela va-t-il me servir ? Quel rapport ce contenu entretient-il avec ma vie ? »
Cette exigence est encore souvent interprétée comme un refus de l’effort. Elle peut pourtant révéler un fonctionnement qui ne parvient plus à ingurgiter durablement des informations privées d’utilité subjective. Le jeune ne refuse pas toujours d’apprendre. Son système ne réussit plus à mobiliser suffisamment d’énergie pour un apprentissage qu’il ne peut relier ni à une expérience ni à une intention. J’utilise parfois la métaphore d’un matériel informatique plus rapide. Un processeur capable de traiter davantage de signaux ne devient pas automatiquement plus sage. Il peut exécuter certaines opérations avec une grande célérité puis surchauffer lorsque les informations affluent sans organisation. De même, une réactivité élevée peut soutenir l’intuition et l’apprentissage rapide. Elle peut aussi produire de l’agitation ainsi qu’une saturation sensorielle ou émotionnelle. Dans le langage de la Psychopédagogie Évolutive, j’émets l’hypothèse que certains jeunes disposent d’un système plus « électrique » et que leurs différents plans de perception s’activent plus précocement. Cette proposition appartient aujourd’hui à une modélisation clinique et évolutionnaire. Elle ne constitue pas un fait démontré par les neurosciences et ne permet pas d’affirmer qu’une mutation biologique générationnelle aurait été établie avec certitude. La recherche apporte néanmoins des points d’appui sérieux. Elle documente des différences individuelles de réactivité ainsi que de vitesse de traitement. Elle montre aussi que le système nerveux central et le système nerveux autonome peuvent présenter des profils d’activation très différents d’un enfant à l’autre. Elle confirme enfin que l’adolescence est une période de grande sensibilité au contexte. Il devient ainsi possible d’entendre cette métaphore électrique sans la transformer en diagnostic. Elle nomme une intensité observée et nous invite à chercher les conditions dans lesquelles cette intensité peut devenir créatrice. Un courant puissant qui ne rencontre aucune direction se transforme en tension. Un jeune très réactif que l’on oblige à demeurer immobile pendant plusieurs heures face à des contenus qui ne l’engagent pas cherchera une issue. Il pourra bouger, interrompre, s’opposer puis décrocher. Son comportement deviendra hors cadre parce que son énergie ne trouve aucun projet dans lequel s’organiser.
Cette lecture ne nie ni les troubles réels ni les actes graves commis par certains adolescents. Elle refuse seulement de confondre tous les jeunes dans une même représentation. Certains ont besoin d’une protection et d’une contenance renforcées. D’autres pourraient déjà assumer des responsabilités plus importantes si la société leur proposait une place adaptée. Beaucoup ont simultanément besoin d’un cadre solide et d’une véritable possibilité de contribuer.
L’adulte ne peut transmettre un équilibre qu’il ne parvient pas à incarner
L’intensité de ces jeunes oblige les adultes à déplacer leur posture. Une autorité fondée uniquement sur le statut résiste mal face à un adolescent qui perçoit immédiatement les incohérences. Il voit l’écart entre ce que l’adulte exige et ce qu’il s’autorise. Il entend « fais ce que je dis » tout en observant « parce que je ne fais pas ce que je demande ». Cette lucidité ne garantit pas qu’il adoptera lui-même une conduite cohérente. Elle signifie qu’il ne peut plus accorder sa confiance à une parole qui se désincarne. L’accompagnement nécessite alors des adultes capables de ne pas entrer immédiatement dans la réaction lorsque leur propre besoin de reconnaissance ou de contrôle est sollicité. Il ne s’agit pas de « maîtriser son circuit dopaminergique » par la volonté. Une telle expression serait neuroscientifiquement abusive. Il s’agit de connaître ses mécanismes de récompense ainsi que ses fragilités psychiques pour ne pas chercher chez le jeune la validation qui nous manque. Un parent qui a besoin d’être obéi pour se sentir respecté risque de transformer chaque désaccord en menace personnelle. Un enseignant qui vit toute agitation comme une contestation de sa valeur pourra répondre par une rigidité croissante. Un éducateur qui veut absolument être aimé risque au contraire de ne plus tenir les limites dont le jeune a besoin. La co-régulation désigne le processus par lequel un adulte disponible aide progressivement l’enfant ou l’adolescent à organiser ses réactions. Elle ne repose pas seulement sur les mots utilisés. La qualité de la relation et la prévisibilité du cadre comptent autant que la capacité de l’adulte à demeurer présent lorsque le jeune déborde. L’adulte équilibré ne devient donc ni un dominant ni un camarade chargé de partager toutes les expériences du jeune. Il représente un point d’appui, car il sait maintenir une limite sans humilier, reconnaître une émotion sans légitimer tous les comportements et accepter aussi que la relation se transforme lorsque le jeune devient adulte.
À partir de la majorité et selon la maturation de chacun, le lien parental peut évoluer vers une forme de véritable amitié. Cette amitié ne consiste pas à devenir des larrons en foire ni à effacer l’histoire familiale. Elle repose sur une horizontalité relationnelle dans laquelle chacun doit le respect à l’autre depuis une forme de verticalité que chacun tend à incarner. La mère ne cesse pas d’être la mère. Elle renonce cependant à invoquer son statut pour conserver indéfiniment une supériorité qui n’a plus de fonction éducative. Il en va de même pour le père, figure qui introduit l'enfant dans le monde et qui incarne le rapport à la règle ainsi qu’à la loi durant les premières années de l’enfant en construction.
Réhabiliter la pédagogie du projet
Face à cette transformation, la pédagogie du projet ne constitue pas une technique destinée à rendre quelques cours plus attrayants. Elle engage une autre définition de l’apprentissage. Célestin Freinet avait placé le tâtonnement expérimental au cœur de sa pédagogie. L’enfant apprend en essayant puis en analysant ce qui s’est produit. Il émet des hypothèses et vérifie leurs effets dans un milieu suffisamment riche pour soutenir son activité. Freinet refusait de dissocier l’affectif de l’intellectuel. Il associait l’apprentissage à la réussite vécue et au plaisir de comprendre. Maria Montessori avait également perçu que l’autonomie ne se décrète pas. Elle se construit dans un environnement préparé qui autorise une liberté réelle à l’intérieur de limites lisibles. L’adulte n’y contrôle pas chaque geste. Il observe les besoins de l’enfant puis le met en relation avec des activités porteuses d’un but concret. Ovide Decroly organisait pour sa part les apprentissages autour de centres d’intérêt reliés aux besoins fondamentaux. Se nourrir et se protéger devenaient des points de départ pour observer le monde. Agir et travailler avec les autres permettaient ensuite de relier plusieurs champs de connaissance à une expérience commune. Ces pédagogues ne disaient pas que l’enfant ne devait apprendre que ce qui lui plaisait dans l’instant. Ils comprenaient qu’un savoir devient mobilisable lorsqu’il rejoint une activité, un problème ou un besoin susceptible de lui donner une direction.
Les données contemporaines confirment une partie de cette intuition. Une méta-analyse publiée en 2024 a réuni 132 travaux consacrés aux apprentissages fondés sur des problèmes, des projets ou des études de cas. Elle met en évidence un effet positif faible à modéré sur la motivation. Elle souligne aussi une forte hétérogénéité et rappelle que le projet ne produit aucun miracle par lui-même. Son efficacité dépend de la qualité du problème proposé, de son lien avec les objectifs d’apprentissage et de la manière dont l’enseignant accompagne le travail. Réhabiliter le projet ne consiste donc pas à abandonner les savoirs ni à demander à chaque élève de décider seul de son programme. Il s’agit de replacer les savoirs dans une architecture vivante.
Le premier projet d’un jeune est d’être et de vivre
Lorsqu’on demande à un enfant quel est son projet, on pense généralement au métier qu’il exercera plus tard. Cette question arrive parfois bien avant qu’il ait pu découvrir ce qui l’anime réellement. Le jeune peut ne pas savoir ce qu’il fera à trente ans. Il sait déjà qu’il veut être et vivre. Ce projet n’a rien de vague. Il ouvre des questions essentielles : qu’est-ce qui me rend vivant ? À quoi est-ce que j’aspire ? De quoi ai-je besoin ? Quelles expériences me permettent de grandir ? Comment puis-je participer au monde sans me perdre dans ce qu’il attend de moi ? Une pédagogie du vivant commence par réhabiliter les besoins. Elle ne les réduit pas aux besoins physiologiques. Elle apprend à reconnaître les besoins de sécurité et de relation. Elle permet aussi de comprendre le besoin d’autonomie ainsi que celui de compétence et d’appartenance. La théorie de l’autodétermination développée par Edward Deci et Richard Ryan montre que la motivation humaine est favorisée lorsque trois besoins psychologiques trouvent des conditions suffisantes pour se développer : pouvoir exercer une part d’autonomie, se sentir capable d’agir et éprouver une relation d’appartenance. Soutenir l’autonomie ne signifie pas tout permettre, mais consiste à proposer des choix réels dans un cadre structuré et à rendre la finalité d’une tâche intelligible. La France commence à intégrer plus explicitement les compétences psychosociales dans ses politiques scolaires. Elles regroupent des capacités cognitives ainsi que sociales et émotionnelles qui participent à l’autonomie, au pouvoir d’agir et à la qualité des relations. Cette évolution est importante, car elle montre aussi combien l’école a longtemps consacré ses moyens à l’acquisition des savoirs sans enseigner avec la même constance comment identifier une émotion, traverser un conflit ou prendre une décision éclairée.
Dans ma propre modélisation, cette première ouverture vers les intelligences cognitives et émotionnelles demeure un plancher. Elle devrait être prolongée par un travail sur l’intuition puis sur la déduction globale. Ces deux dimensions ne sont pas présentées ici comme des catégories validées par les neurosciences. Elles appartiennent à la cartographie des six états d’intelligence modélisée par Sylvie Bergeron, fondatrice de l’École de Psychologie Évolutionnaire du Québec, et s’inscrivent dans une lecture clinique qui demande encore à être davantage explorée. L’intuition y désigne la capacité à recevoir une information globale avant son analyse détaillée. La déduction, quant à elle, permet ensuite de relier les éléments et d’agir à partir d’une compréhension plus large. Le projet offre précisément un espace où plusieurs formes d’intelligence peuvent coopérer. Le jeune ressent ce qui l’appelle puis imagine une réponse. Il recherche les connaissances qui lui manquent et rencontre des obstacles. Il ajuste son action puis évalue ce qu’il a appris. Les disciplines scolaires ne disparaissent pas. Elles deviennent les ressources nécessaires à la réalisation d’une intention. Plusieurs élèves peuvent naturellement se regrouper lorsqu’ils nourrissent un même projet. L’individualisation ne conduit alors ni à l’isolement ni au chacun pour soi. Chaque jeune part d’un axe personnel et découvre les convergences qui rendent la coopération possible.
De l’alimentation vivante aux apprentissages vivants
En 2017, après plus de vingt-deux années de pratique dans l’Éducation nationale et plusieurs fonctions consacrées à l’accompagnement des enseignants, une expression s’est imposée à moi : Pédagogie Bio-Logique©. Cette terminologie est née d’une culture personnelle déjà attentive au biologique et à l’écologie. Je m’interrogeais sur l’alimentation ainsi que sur la qualité des milieux dans lesquels nous vivons. J’ai alors compris que l’écologie devait aussi concerner la manière dont nous apprenons. Nous savons qu’un aliment peut être ingéré sans être correctement assimilé. Il en va de même pour les savoirs. Un élève peut restituer une information au moment de l’évaluation puis ne plus savoir l’utiliser quelques semaines plus tard. Le contenu est entré dans sa mémoire immédiate sans prendre place dans son organisation intérieure. J’ai commencé à parler d’apprentissages durables et de bio-cohérence. Un apprentissage devient durable lorsqu’il peut être relié à une expérience et transformé en ressource. Il est bio-cohérent lorsqu’il respecte suffisamment le rythme ainsi que les besoins du système vivant pour que celui-ci puisse s’engager sans devoir se couper de lui-même. La Pédagogie Bio-Logique© ne consiste donc pas à remplacer les connaissances scolaires par une exploration permanente de soi. Elle considère la connaissance de soi comme la condition qui permet à l’apprenant de devenir progressivement responsable de son rapport au savoir. Elle cherche à transmettre une sorte de mode d’emploi de l’être vivant. Comment mon attention fonctionne-t-elle ? Que se passe-t-il dans mon corps lorsqu’une émotion me traverse ? Pourquoi est-ce que je réagis avant d’avoir pu réfléchir ? Quels courants intérieurs orientent mes choix ? Comment reconnaître ma dualité sans me laisser gouverner par elle ? De quelle manière puis-je distinguer une mémoire ancienne de ce qui se présente réellement aujourd’hui ?
Nous apprenons à respirer sans avoir décidé de le faire. Cela ne signifie pas que nous sachions habiter notre respiration. Nous grandissons sans comprendre nécessairement ce qui nous construit. La maturation biologique ne dispense donc pas d’un apprentissage conscient du vivant.
La vie comme processus pédagogique
La vie présente sans cesse des événements qui nous obligent à mobiliser ce que nous avons appris. Certaines situations révèlent immédiatement nos ressources et nos fragilités. Elles jouent le rôle d’une évaluation diagnostique. D’autres se répètent et nous permettent d’essayer une réponse différente. Elles deviennent formatives. Une expérience finit parfois par montrer qu’une transformation est suffisamment intégrée pour être mobilisée dans un nouveau contexte. Elle prend alors la fonction d’une évaluation sommative. Cette analogie ne signifie pas qu’une puissance extérieure distribuerait des épreuves scolaires pour punir ou récompenser les êtres humains. Elle permet de comprendre que toute expérience peut devenir formatrice lorsque nous savons la lire. L’être devient à la fois l’élève qui expérimente et le maître qui observe ce que l’expérience lui enseigne. L’adulte qui l’accompagne ne possède pas toutes les réponses. Il l’aide à reconnaître le processus puis à en tirer une connaissance utilisable. C’est là que la Pédagogie Bio-Logique© rejoint l’héritage des pédagogies actives tout en ouvrant un champ différent. Freinet voulait rendre l’enfant perméable à l’expérience. Montessori préparait un milieu qui soutenait son auto-construction. Decroly reliait les savoirs aux besoins et au vivant. Il nous appartient aujourd’hui de prolonger ces intuitions en apprenant au jeune à lire son propre fonctionnement. Le projet n’est donc plus seulement ce que l’élève fabrique. Il devient ce à travers quoi il se construit.
Changer le cadre pour que la puissance ne devienne pas tension
Nous ne savons pas encore si certains jeunes sont « en avance » ni s’ils seraient préparés pour un monde qui n’existe pas encore. En revanche, nous pouvons constater qu’ils font apparaître l’obsolescence de certains cadres. Ils ne tolèrent plus aussi facilement l’absence de sens. Ils supportent difficilement les injonctions contradictoires et ne veulent plus attendre l’âge adulte pour participer à la société. Leur rapidité ne les protège ni des erreurs ni des manipulations. Leur besoin d’être aimés les rend même particulièrement vulnérables aux modèles extérieurs. Ces deux réalités doivent rester unies. Ils portent des capacités nouvelles, ou plus précocement manifestes, et ont besoin d’adultes suffisamment équilibrés pour ne pas exploiter cette ouverture. L'intention n'est donc pas de leur remettre tous les pouvoirs ni de les maintenir dans une dépendance prolongée. Elle consiste à créer des degrés de responsabilité qui leur permettent d’apprendre à exercer leur discernement. Ils doivent pouvoir contribuer à des projets réels et rencontrer les conséquences de leurs choix dans un cadre qui ne les abandonne pas. Ainsi, le nouveau paradigme éducatif ne demandera plus seulement : « Comment faire entrer ce jeune dans le système ? » Il devra aussi interroger le système : « Que devons-nous transformer pour que ce jeune puisse y devenir vivant et responsable ? »
L’enfant est un adulte qui s’ignore parce qu’il ne sait pas encore quelle autorité intérieure il porte. L’adulte devient parfois un enfant qui s’est nié lorsqu’il abandonne cette présence première pour se conformer aux pouvoirs extérieurs. Entre les deux se trouve l’éducation. Elle peut préparer l’enfant à répéter la négation dont l’adulte est lui-même issu. Elle peut aussi protéger sa vie intérieure puis lui transmettre les moyens de grandir sans se perdre. C’est cette seconde voie que la Pédagogie Bio-Logique© cherche à ouvrir.
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Que pouvons-nous transmettre aux enfants pour qu’ils grandissent debout ?
- Par sandrine-bauden
- Le 07/06/2026
De la sidération à l’action citoyenne, une réflexion sur l’intégrité de l’enfant, la psychopédagogie évolutive et le développement de l’Intelligence Humaine.
Je ne sais pas ce que cette humanité doit encore traverser pour cesser enfin de s’en prendre à ce qu’elle a de plus vulnérable. Je sais seulement que la sidération est quotidienne. En consultation, on me rapporte des événements publics qui viennent heurter la sensibilité des plus jeunes que j’accompagne. Ils s’en trouvent psychologiquement affectés et s’angoissent pour l’avenir car ils ne se voient pas grandir dans une société où l’enfance est pillée, vandalisée, violée, voire carrément anéantie.
Lorsque j’étais plus jeune, j’étais horrifiée en découvrant ce que certaines cultures faisaient subir aux enfants et plus particulièrement aux jeunes filles. On nous présentait alors les sociétés dites du tiers-monde comme des sociétés arriérées, dans lesquelles la tradition permettait d’imposer à la progéniture des actes que je trouvais déjà insoutenables. J’étais adolescente lorsque j’ai appris que, dans certaines sociétés et à certaines époques, une jeune fille de treize ans pouvait être brutalement décrétée femme au cours d’un rite de passage organisé par les adultes. J’avais précisément cet âge et j’étais révoltée à l’idée qu’une enfant puisse perdre son statut de petite fille parce que d’autres avaient décidé qu’elle était désormais prête à entrer dans le monde des femmes. Un peu plus tard, j’ai découvert l’existence de l’excision et des mutilations imposées à de jeunes filles afin de contrôler leur corps, leur sexualité et jusqu’à leur possibilité d’éprouver du plaisir. Certaines y perdaient la vie, d’autres devaient continuer à vivre avec les conséquences physiques et psychiques de ce qu’elles avaient subi. Les exemples sont nombreux. J’ai grandi en me disant que ces choses existaient, toutefois elles demeuraient loin de moi. Elles appartenaient à des cultures que l’on nous présentait comme étrangères, parfois barbares et bien sûr moins avancées que la nôtre. Je pouvais donc en être bouleversée tout en maintenant une distance protectrice, comme si l’éloignement géographique suffisait à rendre l’horreur moins réelle. Je suis longtemps restée comme le petit enfant qui croit que ce qu’il ne voit pas n’existe pas. Loin des yeux, loin du cœur…
Puis, au fil du temps, j’ai découvert ce qui se passait dans nos propres sociétés occidentales. J’ai découvert que l’horreur n’appartenait ni à un continent ni à une culture. Elle pouvait exister ici, derrière les murs de nos maisons ordinaires, dans des familles que rien ne semblait distinguer des autres et au cœur même de lieux qui auraient dû protéger les enfants. J’ai découvert que tout ce que j’avais autrefois imaginé comme lointain pouvait aussi se produire au plus près de chez nous. Des enfants peuvent subir des atteintes graves à leur intégrité, à leur sécurité et à leur dignité. Certains sont réduits au silence, niés dans ce qu’ils ressentent ou détruits intérieurement par des adultes qui utilisent leur force et leur autorité pour exercer sur eux un pouvoir absolu. Je n’emploierai pas les mots qui désignent précisément ce qu’on leur fait subir tant ils sont insoutenables. Il suffit de se dire que tout ce que nous pouvons imaginer de pire…malheureusement existe !
Il m’est insupportable de constater que l’enfant puisse encore être considéré comme un être inférieur, dont la parole compterait moins et dont la vulnérabilité permettrait à l’adulte de disposer de lui à sa guise. Je suis peinée de découvrir jusqu’où l’être humain peut aller lorsqu’il ne contient plus ses pulsions, son besoin de domination et sa volonté de s’en prendre à plus faible que lui. Je suis profondément attristée que l’on puisse encore prendre l’enfant pour un simple d’esprit, comme si sa petite taille signifiait qu’il comprenait moins, qu’il ressentait moins ou qu’il oublierait plus facilement parce qu’il n’a pas encore construit son discernement. L’enfant comprend souvent bien davantage que ce que l’adulte imagine. Il ressent ce qu’on ne lui explique pas et perçoit parfois ce que toute une famille s’efforce de dissimuler. Pourtant, parce qu’il dépend des adultes qui l’entourent, sa parole reste encore trop facilement minimisée ou retournée contre lui. La raison du plus fort est toujours la meilleure. On nous le disait déjà il y a plusieurs siècles et cette loi continue pourtant de gouverner une partie des rapports humains. Aussi loin que je me souvienne, ma volonté de travailler auprès des enfants est née de cette révolte. Lorsque je suis devenue maîtresse d’école, je voulais déjà éviter qu’on les prenne pour des moins que rien, pour les parents pauvres de notre société ou pour de petits êtres que l’on pourrait façonner sans jamais leur demander leur avis. Derrière l’autorité légitime de l’adulte se glisse parfois un pouvoir qui ne laisse plus aucune place à la parole ni à la dignité de l’enfant. J’ai moi-même subi dans mon enfance ce que tant d’autres femmes et tant d’enfants ont traversé. J’ai cependant eu la chance de pouvoir dénoncer. J’ai eu la chance de cultiver ma résilience et de me reconstruire. J’ai également rencontré sur mon chemin des personnes qui m’ont permis de restaurer ma confiance en moi, de me reconnecter à ma valeur et de retrouver suffisamment de force pour m’ériger dans ma verticalité souveraine. Je sais ce qu’il faut traverser pour retrouver confiance dans ses propres perceptions lorsque d’autres les ont niées. Je sais également combien il peut être difficile de croire de nouveau en la fiabilité d’un adulte lorsque la confiance première a été profondément abîmée. Je sais que l’adulte que devient un enfant abîmé peut reproduire sur d’autres ce qu’on lui a fait subir ou mener une existence guidée par les blessures immenses qui lui ont été infligées, sans parvenir à sortir de la mécanique des symptômes post-traumatiques.
Je n’ai pas choisi de les accompagner pour les sauver ni pour les maintenir éternellement sous la protection des adultes. Il existe peut-être une poignée d’enfants pour lesquels une parole, une présence ou une intervention peuvent changer une trajectoire. Je veux les aider à construire une ossature intérieure suffisamment solide pour qu’ils puissent se tenir debout. Je veux leur apprendre à discerner, à écouter leurs perceptions et à reconnaître ce qui leur fait du bien ou ce qui met leur intégrité en danger. Les contenus scolaires n’ont jamais constitué le cœur de mon engagement. Je n’avais pas envie de leur remplir la tête avec les affluents de la Loire s’ils ignoraient tout des affluents de leur propre système nerveux, de leur système endocrinien et de leurs émotions. Je voulais qu’ils comprennent comment ils fonctionnent. Je voulais qu’ils apprennent à reconnaître ce qui se passe dans leur corps lorsqu’ils ont peur, lorsqu’ils se figent ou lorsqu’une situation ne leur semble pas juste. Je voulais qu’ils puissent développer leur capacité à réfléchir tout en conservant leur intuition, afin que ces deux formes d’intelligence puissent se soutenir et s’équilibrer. Je souhaitais surtout qu’ils puissent construire suffisamment de sécurité intérieure pour ne pas abandonner leur pouvoir à celui qui parle plus fort qu’eux. Plus tard, lorsque j’ai souhaité changer de métier tout en restant auprès d’eux, une évidence s’est imposée à moi. J’avais vingt-huit élèves dans ma classe et j’avais parfois le sentiment de faire véritablement classe pour cinq d’entre eux, ceux qui ne comprenaient pas, ceux qui traînaient, ceux qui semblaient absents et ceux qu’une difficulté ou une blessure beaucoup plus profonde empêchait d’apprendre. Certains enfants ne sont ni paresseux ni incapables. Ils sont parfois occupés à survivre intérieurement à quelque chose que l’école ne voit pas. Pendant près de vingt-cinq années d’enseignement et de responsabilité de structure éducative, j’ai rencontré quelques situations dans lesquelles il a été question de souffrances psychiques diffuses et parfois d’amnésie traumatique. Sans toujours savoir précisément ce que je percevais, j’avais développé une forme de flair pour reconnaître ces enfants-là. Quelque chose dans leur regard, leur posture ou leur manière de se retirer du monde me signalait qu’une autre réalité se jouait derrière leurs difficultés scolaires. Dans le cadre de ma fonction d’enseignante, je pouvais observer, alerter et transmettre. Je ne pouvais pas les accompagner individuellement dans ce travail de restauration. C’est probablement cela qui a mûri en moi lorsque j’ai choisi de devenir psychopédagogue en libéral. En effet, j’avais à cœur d’accompagner ces mêmes enfants en grande difficulté afin de les aider à restaurer leur plancher d’estime d’eux-mêmes. Je voulais leur permettre de retrouver confiance en leurs perceptions, en leurs capacités et en la valeur de ce qu’ils ressentaient. Je souhaitais également travailler avec les psychologues, les pédopsychiatres et les autres professionnels lorsque leur situation le nécessitait, car chacun doit intervenir depuis son champ de compétence. Avant de reprendre confiance dans l’adulte, l’enfant a besoin de reprendre confiance en lui-même. Cela s’apprend et se réapprend. La confiance ne se décrète pas. Elle se reconstruit à travers des expériences répétées dans lesquelles l’adulte se montre suffisamment fiable, cohérent et respectueux pour que l’enfant ose peu à peu relâcher sa vigilance. Je me souviendrai toujours du moment où j’ai été accompagnée pour faire mes premiers pas dans mon nouveau métier de psychopédagogue. Une professionnelle m’avait demandé pourquoi je souhaitais travailler auprès des enfants en libéral et elle m’avait invitée à répondre spontanément, sans réfléchir. Une phrase était alors sortie de moi avec une évidence absolue : « Partout où il y a des enfants, je suis. »
Aujourd’hui, lorsque j’ouvre Facebook à l’endroit même où je publie ce texte, je ne parviens parfois plus à faire défiler les images. Je me trouve au bord de l’écœurement face à ce que je découvre de l’humanité et que je m'étais longtemps évertuée à ignorer par déni. Heureusement, j’ai travaillé sur mes blessures et mon émotivité, puis j’ai appris à ne pas me laisser embarquer par tout ce que je vois. Ce travail ne m’a pas rendue insensible. Il me permet de rester debout devant la réalité et de regarder l’endroit où se situe actuellement l’humanité sans perdre toute capacité d’agir. Je sais qu’une bascule est en cours, néanmoins je ne peux rester immobile ni demeurer une spectatrice impuissante. Ce monde, c’est aussi le mien. Alors, à ma hauteur, je décide de mettre les bouchées doubles pour poursuivre mes engagements auprès des enfants, parce que cent pour cent des enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain. En apprenant à se connaître, à discerner et à reconnaître les réactions de leur corps, ils deviennent plus capables d’identifier ce qu’ils ressentent, de poser leurs limites et de demander de l’aide lorsqu’une situation ne leur semble pas juste. Ils peuvent ainsi développer une pensée autonome sans perdre le lien avec leur intuition, tout en apprenant à distinguer l’autorité légitime de la domination. Voilà ce que la psychopédagogie peut aussi leur apporter. Elle ne se limite pas à soutenir les apprentissages ou à améliorer les résultats scolaires, ni même à réguler leur émotivité. Elle aide l’enfant à comprendre son fonctionnement, à construire une véritable écologie intérieure.
Je ne pourrai jamais protéger tous les enfants. En revanche, je peux continuer à agir pour qu’un plus grand nombre d’entre eux puissent construire l’ossature intérieure dont ils auront besoin pour se tenir debout, préserver leur dignité et devenir des adultes sains, lucides et souverains. C’est à cet endroit précis que je choisis d’œuvrer. En tant que présidente du Centre de Recherche et Observatoire en Pédagogie Bio-Logique, j’ai proposé aux membres engagés au sein de l’association de passer à l’action. Le Centre constitue le socle de recherche, d’observation et de transmission à partir duquel se développe la psychopédagogie évolutive. De cet engagement va désormais naître un nouvel axe intitulé OPBL CITOYEN: Faire grandir l'Intelligence Humaine à l'ère numérique conçu comme un mouvement citoyen en faveur de l’intégrité de l’enfant, de la préservation du vivant et du développement de l’intelligence humaine. Il entend préserver l’intégrité du vivant dans les espaces éducatifs, familiaux, sociaux et numériques. Il défend une éducation qui respecte le corps, le système nerveux, la sensibilité ainsi que le rythme de développement de chacun. Il soutient également les adultes dans la construction d’une autorité consciente, libérée des mécanismes de domination, d’humiliation et d’emprise. Devant le déploiement accéléré de l’intelligence artificielle, ce mouvement appelle à une vigilance citoyenne afin que les outils numériques demeurent au service de l’être humain et ne se substituent ni à sa pensée ni à sa créativité ni à sa capacité de discernement. Il affirme que le progrès technologique ne peut être considéré comme une avancée réelle s’il s’accomplit au détriment du développement de l’Intelligence Humaine. À travers des actions de sensibilisation, de prévention, de transmission et de veille, OPBL CITOYEN: Faire grandir l'Intelligence Humaine à l'ère numérique cherchera à faire émerger une culture du respect, de la responsabilité et de la souveraineté intérieure, afin que les enfants d’aujourd’hui puissent devenir des adultes plus lucides, plus solides et plus respectueux du vivant. Parce qu'une autre éducation, "élévation" est possible, rejoignez-nous.