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La jeunesse s'exprime ! Révolution ou Réveil ? Soulèvement ou Élévation ? A quoi assistons nous vraiment ?
- Par sandrine-bauden
- Le 27/10/2026
Il se passe quelque chose de grandiose sous nos yeux et je me demande combien sont réellement capables de discerner, au-delà de l'agitation sociale, des affrontements idéologiques et des éternelles oppositions qui accompagnent les grands mouvements collectifs, la portée de ce qui est en train de se produire. La jeunesse française vient de se mettre en marche et, déjà, son mouvement trouve un écho au-delà de nos frontières, notamment en Europe. Je le dis comme je le pense : ce qui vient de s'enclencher ne s'arrêtera pas là. Je suis convaincue que les trois prochaines années verront s'amplifier un réveil de la jeunesse dont la portée dépassera largement les frontières de notre pays, car ce qui s'active aujourd'hui touche à un principe fondamental de l'être humain : celui de la Volonté, cette puissance qui, dans ma conception, relie l'Amour à l'Intelligence universelle et permet à l'être de se déterminer en conscience.
Or, lorsqu'un être commence à exercer sa volonté propre et prend conscience de sa capacité à se tenir debout par lui-même, il devient bien difficile de le ramener à sa position antérieure. On peut faire taire des adultes, les intimider ou les décourager, attendre que leurs préoccupations quotidiennes reprennent le dessus et que la nécessité de préserver leurs acquis finisse par étouffer leurs aspirations. Mais que fera-t-on d'une jeunesse qui n'a pas encore accumulé tout ce qu'elle pourrait craindre de perdre et qui découvre, précisément, qu'elle possède en elle la capacité de se déterminer ? Qu'on ne s'y méprenne pas, ces jeunes n'ont pas nécessairement l'intention de mettre le feu partout, pas davantage qu'ils ne cherchent à reproduire une Révolution française dont nous connaissons les conséquences et les dérives. Les polarités s'exacerbent, bien sûr, chacun y allant de son interprétation, de son soutien ou de sa condamnation, tandis que les débordements de quelques-uns risquent, comme bien souvent, de servir à discréditer l'ensemble. Il y aura toujours des opposants, des contestataires, des tentatives de récupération et des excès, d'autant que ces phénomènes participent également, selon ma lecture, à l'élaboration d'un matériel traumatique collectif dont les manifestations peuvent être particulièrement tumultueuses. Cependant, celui qui ne regarde que les désordres visibles pourrait bien passer à côté de l'essentiel. Ouvrons donc un peu la pupille du cœur !
Car avant de se soulever, ces jeunes se lèvent. Ils se redressent, se verticalisent et prennent progressivement pied sur leurs propres appuis, qu'ils sont précisément en train de construire. Ils apprennent à exercer leur souveraineté et découvrent, chemin faisant, que cette force intérieure, lorsqu'elle rencontre celle de leurs semblables, peut devenir une formidable puissance collective. Il ne s'agit donc pas tant de se dresser contre les adultes que de parvenir à se tenir debout auprès d'eux, sans renoncer à cette horizontalité de contact qui permet aux êtres humains de vivre ensemble dans le respect de leur intégrité respective. Et quelle place leur avons-nous réservée jusqu'ici ?
Il faut dire que l'enfant revient de loin ! Pendant des siècles, sa condition fut largement déterminée par sa naissance, sa filiation et l'autorité de ceux auxquels il était soumis. Dans la Rome antique, le pater familias disposait, du moins dans les fondements archaïques du droit romain, d'un pouvoir considérable sur sa descendance, allant théoriquement jusqu'au droit de vie ou de mort. Si les siècles suivants virent progressivement reculer certaines de ces prérogatives, la condition de l'enfant demeura longtemps subordonnée aux nécessités familiales, économiques et sociales. En France, le Code civil de 1804 consacrait encore une puissance paternelle telle qu'un père pouvait demander l'enfermement de son enfant pour des motifs de mécontentement graves, une pratique dont le cadre juridique ne sera profondément remanié qu'en 1935. Il faudra ensuite attendre 1970 pour que la puissance paternelle cède la place à l'autorité parentale, puis 1974 pour que la majorité civile soit abaissée de vingt et un à dix-huit ans. Quant à la Convention internationale des droits de l'enfant, adoptée en 1989, elle viendra consacrer à l'échelle internationale la reconnaissance de l'enfant comme sujet de droit, notamment celui d'exprimer son opinion et d'être entendu dans les décisions qui le concernent. Autant dire que ce petit d'homme revient de très loin et que sa reconnaissance juridique, dans sa forme contemporaine, est extraordinairement récente à l'échelle de notre histoire ! Longtemps considéré à travers ce qu'il devait devenir pour les autres, prolongement de ses parents, continuateur d'un nom, d'une lignée, d'un métier, d'une condition sociale et, bien souvent, d'un destin tracé avant même sa naissance, il devait apprendre à tenir son rôle dans une histoire dont il n'était pas l'auteur. Certes, on lui reconnaissait une existence, mais quelle place accordait-on à sa propre vie, à sa singularité, à sa volonté et, surtout, à ce qu'il était venu apporter au monde ? Eh bien, c'est précisément cette place qui est en train de changer. Longtemps objet d'une histoire écrite par les adultes, l'enfant en devient aujourd'hui le sujet, et voilà que ce sujet entend désormais activer son propre verbe, conjuguer sa volonté et donner à son existence un complément de vie ! Un complément qui ne serait plus celui de l'objet auquel on l'a si longtemps réduit, mais celui du sujet qu'il est et qu'il entend pleinement devenir. Car exister ne suffit pas à vivre, pas davantage qu'être élevé ne garantit de pouvoir s'élever. On disait autrefois : « Les femmes et les enfants d'abord. » Une bien belle formule, à condition de ne pas oublier que, pendant des siècles, les unes comme les autres furent tenus à l'écart de nombreuses décisions qui engageaient pourtant leur propre existence. Les femmes ont entrepris, et poursuivent aujourd'hui encore, un immense travail de conscientisation, d'affirmation et de reconquête de leur souveraineté. Je vois désormais les jeunes entrer à leur tour dans une dynamique qui les conduira à reconsidérer la place qui leur a été assignée, car il faut bien regarder les choses en face : nous avons longtemps réservé aux enfants et aux adolescents les dernières places de notre organisation sociale, tout en prétendant qu'ils en représentaient l'avenir.
Comment ne pas voir l'incohérence ?
Je considère depuis longtemps que l'on mesure la santé d'une société à la place qu'elle accorde à ses enfants et à sa jeunesse. Eh bien, à cette mesure, je crois que nos sociétés sont gravement malades. Nous avons organisé la vie collective autour d'adultes supposés savoir, décider, diriger et transmettre, laissant aux jeunes le soin de grandir, d'apprendre, de s'adapter et d'attendre patiemment leur tour. Mais leur tour de quoi, au juste ? De reproduire une organisation dont ils perçoivent déjà les limites, les contradictions et parfois l'absurdité ? D'hériter d'un monde qu'ils n'ont pas choisi, avec ses frontières, ses hiérarchies, ses divisions et ses rapports de pouvoir, puis de consacrer à leur tour une partie de leur existence à tenter de s'en accommoder ? Bien sûr que ces jeunes ont encore à consolider leurs appuis, à parfaire leurs apprentissages, à acquérir de l'expérience et à développer leur discernement. Ils sont des adultes en devenir, personne ne le conteste, mais ils sont surtout, dès aujourd'hui, des êtres humains à part entière, porteurs de valeurs, de codes et d'une intelligence relationnelle que nombre d'adultes ignorent, quelquefois simplement parce qu'ils ont oublié ce qu'ils savaient eux-mêmes lorsqu'ils étaient enfants. L'âge ne garantit ni la conscience, ni la sagesse, encore moins la maturité, et il ne suffit pas d'avoir vécu longtemps pour avoir appris à vivre debout. Je reçois depuis des années des jeunes dont la pensée, la sensibilité, la pertinence des observations et, parfois, l'éloquence me donnent à réfléchir sur cette étrange propension des adultes à confondre l'expérience acquise avec une quelconque supériorité de conscience. Certains de ces jeunes possèdent déjà une lecture étonnamment lucide du monde qui les entoure, quand bien même ils ne disposent pas encore de tous les moyens nécessaires pour y prendre part. Dès lors, pourquoi faudrait-il attendre qu'ils aient trente ou quarante ans pour reconnaître qu'ils peuvent contribuer à la vie de la cité ? À seize ans, un jeune peut déjà avoir une pensée singulière, exercer son discernement et faire preuve d'un sens des responsabilités que l'on aurait tort de négliger sous le seul prétexte qu'il n'a pas encore atteint l'âge légal de la majorité. Je crois d'ailleurs que beaucoup d'adultes vont être dérangés par cette jeunesse qui prend sa place, particulièrement ceux qui se sont accommodés de leurs propres renoncements. Car pendant que certains jeunes se redressent, il est des adultes qui ont choisi de rester assis, voire couchés, et qui pourraient bien se sentir bousculés par ceux qui n'entendent pas suivre leur exemple. Je le dis comme je le pense, car il serait temps d'admettre que la maturité ne se mesure pas seulement au nombre des années, mais aussi à la capacité d'un être à exercer sa volonté, à assumer ses choix et à demeurer intègre dans ses relations avec les autres.
Voilà peut-être ce qui me paraît le plus remarquable dans ce mouvement : ces jeunes deviennent eux-mêmes des donneurs d'exemple, non parce qu'ils auraient déjà tout compris ou tout accompli, mais parce qu'ils commencent à construire ensemble une force qu'ils ne cherchent pas nécessairement à exercer au détriment de leurs semblables. Ce sont des jeunes pacifiques qui ne se laisseront plus pacifier. Toute la nuance est là, car la paix ne signifie pas la soumission, pas davantage que le respect ne suppose l'effacement de soi. On peut parfaitement aspirer à vivre paisiblement auprès de ses congénères sans accepter pour autant de se laisser réduire au silence, diriger dans les moindres aspects de son existence ou priver de toute participation aux décisions collectives. Et c'est précisément cette articulation entre la verticalité de l'être et l'horizontalité de ses relations qui me semble devoir présider à l'organisation d'une société nouvelle.
Alors, à quoi assistons-nous réellement ? À une révolution ou à un réveil ? À un soulèvement ou à une élévation ? Pour ma part, je vois dans les manifestations actuelles les expressions visibles d'un mouvement bien plus profond, celui d'une jeunesse chez laquelle s'active progressivement le principe de Volonté. Et c'est précisément parce qu'elle commence à se réveiller à elle-même qu'elle peut désormais se lever, prendre appui sur ce qu'elle est et s'élever sans avoir à écraser quiconque pour y parvenir. Voilà toute la différence entre vouloir renverser un monde et devenir capable d'en édifier un autre.
Dans mon travail en Pédagogie Bio-Logique© et en Psychopédagogie Évolutive, j'observe et j'accompagne depuis des années les trois dynamiques qui participent à l'évolution de l'être humain : se développer, se dépouiller et se déployer. Or, ce qui se produit aujourd'hui retient particulièrement mon attention parce que j'y reconnais, à l'échelle collective, les prémices d'un phénomène qui dépasse la simple expression d'une personnalité en révolte. J'y vois l'être qui commence à se redresser à travers elle, cette part de lui-même qui ne se satisfait plus des conditionnements auxquels il était jusqu'alors soumis et qui entreprend d'activer sa propre volonté. Dans l'installation d'une nouvelle civilisation, il se produit, selon ma lecture, une forme d'inversion qui relève davantage du rétablissement que du renversement. De la même manière que je considère que, pour l'être qui s'en vient, ce qui prime est l'affirmation première de ce qu'il est, avant même l'organisation de ses besoins et de ses appartenances, je vois la pyramide sociale appelée à se réorganiser autour de l'enfant et du jeune. Il ne s'agit évidemment pas de substituer une domination à une autre, auquel cas nous n'aurions fait que déplacer les détenteurs du pouvoir sans avoir rien transformé aux principes qui en gouvernent l'exercice.
Remettre l'enfant au milieu du village, c'est reconnaître que tout commence par lui. L'enfant porte en lui le potentiel humain à l'état brut. Il ne naît pas avec nos frontières, nos drapeaux, nos divisions et nos préjugés ; il entre dans un monde qui les a déjà institués et qui va progressivement les lui transmettre, parfois au point de lui faire oublier cette disposition première à rencontrer l'autre sans éprouver la nécessité de le classer, de l'opposer ou de le dominer. C'est pourquoi l'organisation d'une société véritablement humaine ne saurait se limiter à améliorer les conditions matérielles de son enfance si elle continue, dans le même temps, à lui transmettre les mécanismes qui entretiennent la division et les abus de pouvoir. Encore faudrait-il, pour y parvenir, que l'adulte ait lui-même entrepris de retrouver et de pacifier l'enfant qu'il porte en lui, faute de quoi il risquerait fort de reconduire, jusque dans les structures nouvelles qu'il prétend édifier, ses anciennes blessures, ses peurs et ses conditionnements. Je pense à cette scène de l'Évangile dans laquelle le Christ, interrogé par ses disciples sur celui qui serait le plus grand dans le royaume des cieux, place un petit enfant au milieu d'eux. Quelle image extraordinaire que celle de cet enfant devenu le centre d'une assemblée d'adultes occupés à s'interroger sur la grandeur et la préséance ! Redevenir comme un petit enfant ne consiste évidemment pas, dans la lecture que j'en fais, à régresser vers un état d'immaturité, mais à retrouver cette part originelle de l'être, à la reconnaître, à la reparenter et à la dégager progressivement du matériel traumatique qui l'a recouverte. C'est un véritable travail de dépouillement intérieur, par lequel l'adulte apprend à polir ce diamant brut qu'il porte en son cœur afin de devenir un individu transparent, véritablement indivisible, intègre et souverain, capable de se tenir debout tout en demeurant dans l'Amour et le respect de ses semblables. Comment pourrions-nous, autrement, prétendre édifier une civilisation nouvelle et unie, si ceux qui la construisent continuent à porter en eux les mêmes divisions que celles qu'ils dénoncent à l'extérieur ? Ainsi, remettre l'enfant au milieu du village ne relève pas uniquement d'une intention éducative ou d'une aspiration humaniste. C'est reconnaître que l'enfant, qu'il soit celui que nous accompagnons ou celui que nous portons encore en nous, représente le potentiel à partir duquel toute évolution devient possible. C'est également admettre que la société ne peut indéfiniment organiser l'existence de ses jeunes sans leur permettre de participer à l'élaboration du monde dans lequel ils grandissent.
Il faudra donc bien, tôt ou tard, revoir leur condition, leur place dans nos institutions, dans l'éducation et dans les décisions qui engagent l'avenir collectif. Non pour les dispenser d'apprendre, ni pour les soustraire aux responsabilités que suppose toute vie en société, mais pour cesser enfin de les considérer exclusivement comme des adultes inachevés auxquels il faudrait accorder, le moment venu, le droit de compter. Je regarde donc le mouvement actuel avec une attention particulière et ne cache pas l'ampleur de ce que j'y perçois. Je suis convaincue que nous n'assistons qu'aux prémices d'un phénomène beaucoup plus vaste, appelé à se propager progressivement et à contraindre nos sociétés à reconsidérer la place qu'elles réservent aux nouvelles générations. Car ce principe de Volonté qui commence à s'animer chez ces jeunes ne pourra, selon moi, être indéfiniment contenu par les anciennes organisations, tant il participe d'un mouvement de rétablissement de l'être dans son intégrité. La jeunesse est le sang neuf d'un monde nouveau. Elle n'a pas vocation à reproduire éternellement les erreurs de ses prédécesseurs, pas davantage qu'à porter le poids de leurs renoncements. Elle prend pied sur ses propres appuis, découvre la force qu'elle peut construire avec les autres et commence à écrire l'avenir au présent, tandis que certains adultes cherchent encore à lui expliquer pourquoi elle devrait attendre son tour. Mais son tour est venu, et elle ne demande plus seulement qu'on lui fasse une place. Il serait temps d'intégrer qu'elle est là.
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Quand l’IA prend corps : que faut-il préserver pour que l’humain reste vivant ?
- Par sandrine-bauden
- Le 28/08/2026
Il y a quelques semaines, en Chine, l’entreprise UBTech Robotics présentait une nouvelle gamme d’humanoïdes dont la particularité n’est plus seulement de ressembler à l’être humain par sa morphologie, mais de se présenter à lui comme un possible compagnon du quotidien. Le U1, commercialisé sous la marque UWorld, existe sous apparence masculine ou féminine, possède une peau en silicone, un visage mobile, un regard, quatre-vingt-huit degrés de liberté et une intelligence artificielle capable de converser avec son utilisateur, de tenir compte de certains signaux émotionnels, mais également d’apprendre progressivement à mieux interagir avec lui. Selon les versions, son prix s’échelonne de cent dix-neuf mille huit cents à neuf cent quatre-vingt-dix mille yuans, soit, pour le modèle le plus sophistiqué, autour de cent vingt mille euros au taux de change actuel. Plus de treize mille précommandes étaient annoncées au moment de son lancement.
À ce prix-là, nous sommes évidemment encore très loin de l’objet domestique accessible à tous, mais cent vingt mille euros ne placent pas non plus cette technologie dans un univers totalement inaccessible : certaines personnes dépensent déjà des sommes comparables pour une voiture. Surtout, l’histoire récente des technologies devrait nous inciter à regarder moins le prix d’aujourd’hui que la direction qui vient d’être prise.
En effet, ce que l’on nous présente n’est plus tout à fait une machine dont la fonction serait uniquement de travailler pour nous. La communication qui accompagne ces humanoïdes s’aventure désormais sur un autre terrain, beaucoup plus sensible, qui est celui du lien. Le lancement du U1 s’est d’ailleurs déroulé sous un slogan particulièrement évocateur : « Endless Love », traduit par l’AFP par « Amour éternel ». Michael Tam, responsable de UWorld, a également déclaré que ces robots pourraient accompagner leur utilisateur « toute une vie », qu’ils ne le trahiraient jamais, seraient toujours loyaux et l’aimeraient inconditionnellement. Nous ne sommes donc plus uniquement dans la promesse d’une assistance technologique performante : l’entreprise elle-même investit explicitement le champ de l’affectivité, de la permanence du lien et de la fidélité.
Ici, la psychopédagogue que je suis commence nécessairement à s’interroger encore plus sérieusement sur le développement humain. Un robot capable d’apporter une présence à une personne âgée isolée ne serait pas nécessairement une mauvaise chose et je ne refuse pas par principe tout progrès technologique, pas plus que je ne fantasme une guerre entre l’homme et la machine. Je ne nie pas que ces outils pourront probablement apporter des services considérables, y compris auprès de populations vulnérables. D’ailleurs, les recherches consacrées aux robots sociaux montrent déjà des effets intéressants dans certains contextes éducatifs, linguistiques ou hospitaliers.
La question qui m’intéresse se situe ailleurs, dans le respect du vivant lui-même. Ce qui m’interroge, c’est l’externalisation permanente que les machines offrent désormais aux humains et la possibilité qu’elle finisse par entraver certains processus de développement intérieur. En effet, je me demande : que se passe-t-il lorsque la machine ne vient plus seulement assister l’être humain dans ce qu’il fait, mais commence à occuper une place dans ce qui le construit ? Pour comprendre ce qui pourrait se jouer demain, il faut revenir à quelque chose de beaucoup plus ancien que l’intelligence artificielle : la manière dont un petit humain devient progressivement un être capable de se tenir dans le monde.
Nous ne naissons pas autonomes. La sécurité du tout-petit est d’abord largement dépendante de l’extérieur. Il a besoin d’un autre suffisamment stable pour réguler avec lui ce qu’il ne peut encore réguler seul, répondre à ses besoins, accueillir ses états internes et lui permettre progressivement d’explorer son environnement sans se sentir abandonné. La théorie de l’attachement a notamment conceptualisé cette fonction à travers la notion de « base de sécurité », dont l’importance dans le développement psychologique de l’enfant continue d’être largement étudiée. Cependant, chacun sait qu’une figure d’attachement humaine n’est jamais parfaitement disponible, parfaitement ajustée ni entièrement prévisible. Une mère peut être fatiguée, un père préoccupé, tandis qu’un frère peut ne pas vouloir prêter son jouet. Un camarade peut décider qu’il ne veut plus jouer et un enseignant poser une limite que l’enfant trouve injuste. L’autre veut autre chose que moi, ne me comprend pas toujours, ne répond pas exactement comme je l’espérais et, parfois, ne sait pas davantage que moi pourquoi la relation vient soudain de se tendre. C’est inconfortable, certes, mais c’est aussi extraordinairement formateur, car l’enfant découvre ainsi quelque chose d’essentiel pour son développement personnel. Il prend cosncience que l’autre n’est pas son prolongement. Avant même de rencontrer véritablement ses propres limites, il rencontre celles du monde et celles des autres. Il découvre ses contours parce qu’il se colisionne à des contours qui ne sont pas les siens. Il apprend progressivement à attendre son tour ou une réponse, à négocier, à supporter une frustration, à comprendre un point de vue différent, à réparer une relation après avoir reconnu qu’il a pu blesser quelqu’un ou encore à constater que ce qu’il ressent dans une situation appartient aussi à son propre fonctionnement.
On pourrait alors imaginer qu’une industrie robotique suffisamment avancée anticipe parfaitement cette objection et se dise : « Après tout, pourquoi fabriquer nécessairement un humanoïde complaisant ? Programmons-le autrement… » Imaginez une nurse artificielle suffisamment sophistiquée pour évaluer les capacités de l’enfant. Elle pourrait poser des limites, différer certaines gratifications et maintenir un refus avec un aplomb incomparable. Après deux heures de conversation, elle pourrait lui annoncer que l’interaction doit s’arrêter. L’enfant protesterait sans doute, se mettrait en colère et tenterait de négocier ; le robot maintiendrait alors la limite et l’aiderait ensuite à mettre des mots sur ce qu’il vient de traverser. Si l’enfant le frappait par contestation, il pourrait interrompre la relation, rappeler la règle, attendre l’apaisement puis organiser un temps de réparation ultérieur. Nous aurions ainsi reproduit une partie des aspérités éducatives de la relation humaine. Peut-être même pourrions-nous les reproduire remarquablement bien. Le système apprendrait à connaître cet enfant précis et pourrait calculer la difficulté dont il a besoin, le niveau de frustration qu’il peut supporter, le moment où il faut maintenir la limite et celui où un étayage supplémentaire devient nécessaire.
Seulement voilà : nous aurions fabriqué une frustration sur mesure. C’est ici que le problème devient beaucoup plus profond.
En effet, il convient de comprendre que lorsque mon enfant rencontre un camarade qui refuse de jouer avec lui, personne n’a programmé ce camarade pour produire chez lui une expérience développementale optimale. Peut-être ce dernier est-il lui-même jaloux, blessé ou encore fatigué. Peut-être ne sait-il même pas pourquoi il réagit ainsi. Mon enfant, de son côté, peut interpréter cette attitude à travers sa propre histoire, réveiller une peur du rejet dont il ignore encore l’existence et produire à son tour une réaction qui transformera la relation. Quelque chose se passe alors entre deux êtres qui échappe partiellement aux deux.
Les différentes traditions psychologiques lui donneront des noms différents. On parlera alors de projections, de répétitions, de défenses, mais aussi de modèles internes d’attachement, de régulations implicites, de phénomènes transférentiels ou encore de dynamiques relationnelles. Peu importe ici l’école théorique retenue. L’essentiel est de comprendre que la relation humaine possède une part d’opacité qui ne résulte pas d’un défaut de programmation. Elle appartient à la rencontre de deux histoires, de deux subjectivités, de deux organismes vivants dont aucun ne dispose entièrement de lui-même ni de l’autre.
Or c’est aussi dans cet espace imprévisible que quelque chose de nous peut évoluer.
L’individuation, telle que je l’envisage dans mon travail, ne consiste donc pas simplement à apprendre à supporter la frustration ou à devenir autonome au sens fonctionnel du terme. On peut être adulte, travailler, élever ses enfants, gérer ses affaires et demeurer pourtant très largement dépendant de l’approbation, de la reconnaissance, du regard, de l’autorité ou de la présence rassurante d’autrui. Devenir un individu suppose un autre mouvement. L’individuation, c’est en partie parvenir progressivement à intérioriser suffisamment ce qui nous a d’abord été apporté par l’extérieur pour que les échafaudages qui nous ont permis de grandir puissent, un jour, commencer à tomber. Il n’est évidemment pas question de ne plus avoir besoin des autres. Nous sommes des êtres sociaux et interdépendants. En revanche, il s’agit de ne plus demander continuellement à l’extérieur de garantir notre propre stabilité intérieure. Le compagnon artificiel permanent soulève une question inédite précisément à cet endroit là. Que se passerait-il si, au moment même où l’être humain devrait progressivement intérioriser certaines fonctions, la technologie devenait toujours plus performante pour les assurer à sa place ?
Imaginons un anthropomorphe programmé pour me rassurer constamment ou m’écouter sans relâche.
Un humanoïde qui m’aiderait à comprendre ce que je ressens, qui connaîtrait mes fragilités et qui, par conséquent, anticiperait au mieux mes besoins. Une entité qui saurait comment me parler lorsque je doute et serait entièrement disponible lorsque mes relations humaines deviennent trop difficiles. Elle ne disparaîtrait pas, m’accompagnerait de manière permanente tout au long de mon propre développement et, surtout, apprendrait continuellement à devenir meilleure dans cette fonction. Alors, il me semble que nous inventerions quelque chose d’assez paradoxal : l’échafaudage qui ne se retire jamais. Le problème ne serait alors plus seulement celui de l’attachement à une machine, mais deviendrait celui de l’externalisation progressive de la sécurité intérieure.
En effet, ce qui est troublant, c’est que nous avons déjà commencé à externaliser notre mémoire, puis une partie de notre recherche, de notre rédaction, de notre raisonnement et, avec l’arrivée des agents, une part croissante de notre capacité à organiser et à accomplir certaines actions. Le développement des compagnons artificiels ouvre potentiellement un autre territoire qui tient de celui de l’externalisation de certaines fonctions affectives et relationnelles.
Pourquoi apprendre à traverser seul un moment de vide si une présence peut immédiatement venir le remplir ?
Pourquoi supporter longtemps l’incompréhension d’un autre humain si mon compagnon artificiel sait exactement comment reformuler ce que je ressens ?
Pourquoi apprendre à ne pas être rassuré immédiatement si quelque chose est continuellement disponible pour me sécuriser ?
Ce sont des questions, pas encore des conclusions. Nous ne disposons évidemment d’aucune cohorte d’enfants ayant vécu quinze ou vingt ans avec des humanoïdes conversationnels de ce niveau. Il serait donc scientifiquement absurde d’affirmer aujourd’hui que ces machines empêcheront l’individuation. En revanche, nous savons déjà que les enfants anthropomorphisent les robots sociaux. La recherche appelle justement à mieux étudier les conséquences développementales d’interactions régulières avec ces nouveaux partenaires sociaux.
Cette tendance naturelle de l’enfant à anthropomorphiser les objets devient particulièrement intéressante lorsque ceux-ci prennent une apparence humaine. Les recherches montrent que les enfants attribuent assez spontanément aux robots sociaux des intentions, des émotions ou certaines capacités mentales, comme s’ils occupaient pour eux une catégorie intermédiaire, ni tout à fait objet, ni tout à fait vivant. Paradoxalement, le malaise que les adultes peuvent éprouver devant une machine devenue « presque humaine », phénomène connu sous le nom de vallée de l’étrange, semble apparaître plus tardivement au cours du développement. Avant environ neuf ans, l’enfant paraît moins sensible que l’adulte à cette frontière troublante entre l’humain et son imitation. Il pourrait donc être particulièrement réceptif à l’apparence relationnelle de ces nouveaux compagnons artificiels précisément à l’âge où ses propres représentations du vivant, de l’intention et de l’altérité sont encore en construction.
Il faut donc poser les questions maintenant, précisément parce que nous n’avons pas encore les réponses. Et l’une d’elles me paraît essentielle : peut-on reproduire toutes les fonctions visibles de la relation humaine sans perdre quelque chose de ce qui, invisiblement, permet à un être de s’individuer ? Nous pourrons probablement programmer une limite ou un refus. Nous pourrons également créer du conflit, de la frustration et même des scénarios de réparation. Mais peut-on programmer l’altérité ?
Cette question est importante car « l’autre » humain possède quelque chose que le robot éducatif, tant qu’il demeure entièrement conçu autour de son utilisateur, ne possède pas nécessairement. Ce qui lui manque est une existence qui ne m’est pas destinée. L’autre n’a aucune obligation d’être bénéfique à mon développement. Il ne pense pas pour moi, ne ressent pas pour moi et ne construit pas chacune de ses réactions afin de m’aider à grandir. Son monde intérieur m’échappe et continuera de m’échapper. C’est pour cette raison qu’il m’oblige à devenir moi.
Cette réflexion m’amène alors à une autre question, qui dépasse largement celle des humanoïdes. À mesure que notre environnement technologique apprend à nous connaître, nous découvrons combien nous sommes nous-mêmes prévisibles. Il suffit d’observer nos usages numériques. Je regarde un contenu et l’algorithme m’en propose dix autres du même type. Je manifeste une préférence et mon environnement informationnel commence progressivement à s’organiser autour d’elle. Ce mécanisme peut être confortable et utile, mais il peut aussi renforcer mes régularités jusqu’à m’enfermer dans ce que je suis déjà.
Or ce qui rend l’être humain facilement prévisible n’est pas seulement la puissance de la technologie, mais aussi ses propres automatismes. Si je suis rejeté, je cherche immédiatement à être rassuré. Si je suis critiqué, je me défends. Lorsque je m’ennuie, je saisis mon téléphone. Une information confirme ce que je crois déjà, je l’accueille plus facilement. Ou bien, lorsqu’une situation réveille une blessure ancienne, je reproduis une réponse que j’ai déjà produite cent fois sans savoir réellement ce qui vient de s’activer en moi. Plus la séquence entre le stimulus et ma réaction devient automatique, plus mon comportement devient modélisable. Il me semble que c’est ici que se situe l’une des vulnérabilités les plus profondes de l’humain face aux systèmes algorithmiques. Elle ne réside pas seulement dans le fait que la machine apprend à le connaître, mais également dans le fait qu’il ignore lui-même à quel point certains de ses comportements peuvent être anticipés.
Je situe le travail de la Pédagogie Bio-Logique© et de la Psychopédagogie Évolutive à l'endroit des réponses possibles à ces quetions. Elles ne sont pas nées pour mener une guerre contre la technologie, encore moins pour « sauver l’humanité » d’un désastre annoncé. Elles cherchent beaucoup plus simplement à replacer au centre de l’éducation la connaissance de ce vivant humain que nous équipons aujourd’hui de technologies extraordinaires sans toujours lui avoir appris à comprendre son propre fonctionnement.
Apprendre à reconnaître ses automatismes, ses biais cognitifs, ses réactions émotionnelles, ses dépendances affectives, mais également les signaux de son corps, me semble plus que jamais fondamental, parce que cette connaissance de soi pourrait devenir vitale. Il est désormais urgent de continuer de « processer » ! Il faut inlassablement proposer aux jeunes de développer la métacognition, le discernement, la créativité, la capacité à différer une impulsion, à supporter une frustration, à rencontrer une pensée différente, à rester seuls sans devoir immédiatement remplir le vide, à observer ce qui s’active en eux avant d’agir, car tout cela devient beaucoup plus important dans le monde qui arrive que nous ne l’imaginons encore.
L’imprévisibilité propre au vivant ne doit pas être confondue avec l’incohérence ou l’action aléatoire. Être imprévisible ne signifie pas faire n’importe quoi ! Cela signifie pouvoir produire une réponse qui ne soit pas entièrement contenue dans le stimulus qui l’a précédée. Entre ce qui m’arrive et ce que j’en fais peut progressivement apparaître un espace. Dans cet espace, je peux observer ce qui s’active, reconnaître un automatisme, interroger une croyance, différer ma réaction et, parfois, choisir une réponse que mon histoire n’aurait pas produite spontanément. C’est là que le sujet cesse progressivement d’être uniquement en réaction pour devenir capable d’action.
La véritable frontière entre l’humain et la machine pourrait donc ne pas disparaître uniquement parce que les machines deviendraient de plus en plus humaines. Elle pourrait également s’effacer dans l’autre sens, si l’être humain acceptait de devenir toujours plus mécanique dans son fonctionnement, toujours plus prévisible dans ses réactions et toujours plus dépendant d’un environnement extérieur chargé de penser, de choisir, d’organiser, de rassurer et de réguler à sa place. Dans une société où nous côtoierons demain un nombre croissant d’entités artificielles dans certains espaces de notre quotidien, l’enjeu éducatif ne pourra donc plus seulement consister à apprendre aux enfants à utiliser correctement l’intelligence artificielle. Il faudra probablement leur apprendre ce qu’ils ne doivent pas abandonner, ce qu’ils ne devront jamais céder à la machine, aussi prodigue soit-elle. Il faudra continuer de leur faire rencontrer des humains qu’ils n’ont pas choisis, des pensées qui ne leur ressemblent pas ou des situations qui ne sont pas personnalisées pour eux, mais aussi et surtout des expériences qui n’ont pas été calculées pour être pédagogiquement optimales comme parmis eux, la frustration, le silence, l’ennui, l’effort, la création sans assistance, le corps, la matière, la nature et cette expérience parfois inconfortable mais irremplaçable d’un autre être vivant que l’on ne peut ni paramétrer ni régénérer lorsqu’il ne répond pas comme nous l’aurions souhaité.
Je crois profondément que c’est cela, finalement, que devra préserver une pédagogie véritablement « Bio-Logique », au sens de « logique avec le vivant » : la possibilité pour l’humain de rester suffisamment vivant pour que la machine demeure à sa place d’outil ; une machine elle-même conçue et programmée dans le respect du vivant, dans toute sa complexité. Peut-être faudra-t-il désormais ajouter à nos missions éducatives celle d’apprendre à l’enfant à se connaître suffisamment pour qu’un monde qui saura de mieux en mieux le prévoir ne puisse jamais entièrement décider à sa place de celui qu’il deviendra.
Je n’ai pas hâte de voir ce monde arriver, mais force est de reconnaître que le futur est déjà là. Il nous reste donc à choisir ce que nous voulons voir advenir : un être humain éco-logique, bio-cohérent et libre d’agir dans son environnement, ou un « peut-être humain » modélisé par l’environnement numérique, prisonnier de la gouvernance algorithmique.