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Que pouvons-nous transmettre aux enfants pour qu’ils grandissent debout ?
- Par sandrine-bauden
- Le 07/06/2026
De la sidération à l’action citoyenne, une réflexion sur l’intégrité de l’enfant, la psychopédagogie évolutive et le développement de l’Intelligence Humaine.
Je ne sais pas ce que cette humanité doit encore traverser pour cesser enfin de s’en prendre à ce qu’elle a de plus vulnérable. Je sais seulement que la sidération est quotidienne. En consultation, on me rapporte des événements publics qui viennent heurter la sensibilité des plus jeunes que j’accompagne. Ils s’en trouvent psychologiquement affectés et s’angoissent pour l’avenir car ils ne se voient pas grandir dans une société où l’enfance est pillée, vandalisée, violée, voire carrément anéantie.
Lorsque j’étais plus jeune, j’étais horrifiée en découvrant ce que certaines cultures faisaient subir aux enfants et plus particulièrement aux jeunes filles. On nous présentait alors les sociétés dites du tiers-monde comme des sociétés arriérées, dans lesquelles la tradition permettait d’imposer à la progéniture des actes que je trouvais déjà insoutenables. J’étais adolescente lorsque j’ai appris que, dans certaines sociétés et à certaines époques, une jeune fille de treize ans pouvait être brutalement décrétée femme au cours d’un rite de passage organisé par les adultes. J’avais précisément cet âge et j’étais révoltée à l’idée qu’une enfant puisse perdre son statut de petite fille parce que d’autres avaient décidé qu’elle était désormais prête à entrer dans le monde des femmes. Un peu plus tard, j’ai découvert l’existence de l’excision et des mutilations imposées à de jeunes filles afin de contrôler leur corps, leur sexualité et jusqu’à leur possibilité d’éprouver du plaisir. Certaines y perdaient la vie, d’autres devaient continuer à vivre avec les conséquences physiques et psychiques de ce qu’elles avaient subi. Les exemples sont nombreux. J’ai grandi en me disant que ces choses existaient, toutefois elles demeuraient loin de moi. Elles appartenaient à des cultures que l’on nous présentait comme étrangères, parfois barbares et bien sûr moins avancées que la nôtre. Je pouvais donc en être bouleversée tout en maintenant une distance protectrice, comme si l’éloignement géographique suffisait à rendre l’horreur moins réelle. Je suis longtemps restée comme le petit enfant qui croit que ce qu’il ne voit pas n’existe pas. Loin des yeux, loin du cœur…
Puis, au fil du temps, j’ai découvert ce qui se passait dans nos propres sociétés occidentales. J’ai découvert que l’horreur n’appartenait ni à un continent ni à une culture. Elle pouvait exister ici, derrière les murs de nos maisons ordinaires, dans des familles que rien ne semblait distinguer des autres et au cœur même de lieux qui auraient dû protéger les enfants. J’ai découvert que tout ce que j’avais autrefois imaginé comme lointain pouvait aussi se produire au plus près de chez nous. Des enfants peuvent subir des atteintes graves à leur intégrité, à leur sécurité et à leur dignité. Certains sont réduits au silence, niés dans ce qu’ils ressentent ou détruits intérieurement par des adultes qui utilisent leur force et leur autorité pour exercer sur eux un pouvoir absolu. Je n’emploierai pas les mots qui désignent précisément ce qu’on leur fait subir tant ils sont insoutenables. Il suffit de se dire que tout ce que nous pouvons imaginer de pire…malheureusement existe !
Il m’est insupportable de constater que l’enfant puisse encore être considéré comme un être inférieur, dont la parole compterait moins et dont la vulnérabilité permettrait à l’adulte de disposer de lui à sa guise. Je suis peinée de découvrir jusqu’où l’être humain peut aller lorsqu’il ne contient plus ses pulsions, son besoin de domination et sa volonté de s’en prendre à plus faible que lui. Je suis profondément attristée que l’on puisse encore prendre l’enfant pour un simple d’esprit, comme si sa petite taille signifiait qu’il comprenait moins, qu’il ressentait moins ou qu’il oublierait plus facilement parce qu’il n’a pas encore construit son discernement. L’enfant comprend souvent bien davantage que ce que l’adulte imagine. Il ressent ce qu’on ne lui explique pas et perçoit parfois ce que toute une famille s’efforce de dissimuler. Pourtant, parce qu’il dépend des adultes qui l’entourent, sa parole reste encore trop facilement minimisée ou retournée contre lui. La raison du plus fort est toujours la meilleure. On nous le disait déjà il y a plusieurs siècles et cette loi continue pourtant de gouverner une partie des rapports humains.
Aussi loin que je me souvienne, ma volonté de travailler auprès des enfants est née de cette révolte. Lorsque je suis devenue maîtresse d’école, je voulais déjà éviter qu’on les prenne pour des moins que rien, pour les parents pauvres de notre société ou pour de petits êtres que l’on pourrait façonner sans jamais leur demander leur avis. Derrière l’autorité légitime de l’adulte se glisse parfois un pouvoir qui ne laisse plus aucune place à la parole ni à la dignité de l’enfant. J’ai moi-même subi dans mon enfance ce que tant d’autres femmes et tant d’enfants ont traversé. J’ai cependant eu la chance de pouvoir dénoncer. J’ai eu la chance de cultiver ma résilience et de me reconstruire. J’ai également rencontré sur mon chemin des personnes qui m’ont permis de restaurer ma confiance en moi, de me reconnecter à ma valeur et de retrouver suffisamment de force pour m’ériger dans ma verticalité souveraine. Je connais le prix de cette reconstruction.
Je sais ce qu’il faut traverser pour retrouver confiance dans ses propres perceptions lorsque d’autres les ont niées. Je sais également combien il peut être difficile de croire de nouveau en la fiabilité d’un adulte lorsque la confiance première a été profondément abîmée. Je sais que l’adulte que devient un enfant abîmé peut reproduire sur d’autres ce qu’on lui a fait subir ou mener une existence guidée par les blessures immenses qui lui ont été infligées, sans parvenir à sortir de la mécanique des symptômes post-traumatiques.
J’ai choisi de travailler auprès des enfants parce que quelque chose en moi savait déjà cela. Je n’ai pas choisi de les accompagner pour les sauver ni pour les maintenir éternellement sous la protection des adultes. Il existe peut-être une poignée d’enfants pour lesquels une parole, une présence ou une intervention peuvent changer une trajectoire. Ce que j’ai choisi de faire consiste surtout à les aider à devenir forts. Je veux les aider à construire une ossature intérieure suffisamment solide pour qu’ils puissent se tenir debout. Je veux leur apprendre à discerner, à écouter leurs perceptions et à reconnaître ce qui leur fait du bien ou ce qui met leur intégrité en danger. Les contenus scolaires n’ont jamais constitué le cœur de mon engagement. Je n’avais pas envie de leur remplir la tête avec les affluents de la Loire s’ils ignoraient tout des affluents de leur propre système nerveux, de leur système endocrinien et de leurs émotions. Je voulais qu’ils comprennent comment ils fonctionnent. Je voulais qu’ils apprennent à reconnaître ce qui se passe dans leur corps lorsqu’ils ont peur, lorsqu’ils se figent ou lorsqu’une situation ne leur semble pas juste. Je voulais qu’ils puissent développer leur capacité à réfléchir tout en conservant leur intuition, afin que ces deux formes d’intelligence puissent se soutenir et s’équilibrer. Je souhaitais surtout qu’ils puissent construire suffisamment de sécurité intérieure pour ne pas abandonner leur pouvoir à celui qui parle plus fort qu’eux. Plus tard, lorsque j’ai souhaité changer de métier tout en restant auprès d’eux, une évidence s’est imposée à moi. J’avais vingt-huit élèves dans ma classe et j’avais parfois le sentiment de faire véritablement classe pour cinq d’entre eux, ceux qui ne comprenaient pas, ceux qui traînaient, ceux qui semblaient absents et ceux qu’une difficulté ou une blessure beaucoup plus profonde empêchait d’apprendre. Certains enfants ne sont ni paresseux ni incapables. Ils sont parfois occupés à survivre intérieurement à quelque chose que l’école ne voit pas. Derrière un trouble de l’attention, une agitation, un retrait ou un décrochage, il existe parfois une histoire qui ne peut pas encore se dire. Pendant près de vingt-cinq années d’enseignement et de responsabilité de structure éducative, j’ai rencontré quelques situations dans lesquelles il a été question de souffrances psychiques diffuses et parfois d’amnésie traumatique. Sans toujours savoir précisément ce que je percevais, j’avais développé une forme de flair pour reconnaître ces enfants-là. Quelque chose dans leur regard, leur posture ou leur manière de se retirer du monde me signalait qu’une autre réalité se jouait derrière leurs difficultés scolaires. Dans le cadre de ma fonction d’enseignante, je pouvais observer, alerter et transmettre. Je ne pouvais pas les accompagner individuellement dans ce travail de restauration. C’est probablement cela qui a mûri en moi lorsque j’ai choisi de devenir psychopédagogue en libéral.
En effet, j’avais à cœur d’accompagner ces mêmes enfants en grande difficulté afin de les aider à restaurer leur plancher d’estime d’eux-mêmes. Je voulais leur permettre de retrouver confiance en leurs perceptions, en leurs capacités et en la valeur de ce qu’ils ressentaient. Je souhaitais également travailler avec les psychologues, les pédopsychiatres et les autres professionnels lorsque leur situation le nécessitait, car chacun doit intervenir depuis son champ de compétence. Avant de reprendre confiance dans l’adulte, l’enfant a besoin de reprendre confiance en lui-même. Cela s’apprend et se réapprend. La confiance ne se décrète pas. Elle se reconstruit à travers des expériences répétées dans lesquelles l’adulte se montre suffisamment fiable, cohérent et respectueux pour que l’enfant ose peu à peu relâcher sa vigilance. Je me souviendrai toujours du moment où j’ai été accompagnée pour faire mes premiers pas dans mon nouveau métier de psychopédagogue. Une professionnelle m’avait demandé pourquoi je souhaitais travailler auprès des enfants en libéral et elle m’avait invitée à répondre spontanément, sans réfléchir. Une phrase était alors sortie de moi avec une évidence absolue : « Partout où il y a des enfants, je suis. »
Les termes qui s’étaient également imposés à moi étaient ceux de la protection de l’enfance. Je lui avais répondu que je ne voulais devenir ni assistante sociale ni juge pour enfants. À cette époque, je ne comprenais pas encore exactement ce que ces mots venaient me dire. Aujourd’hui, je le sais. Ce qui m’importe ne consiste pas seulement à protéger les enfants. Je veux les préparer afin qu’ils deviennent progressivement capables de se protéger eux-mêmes. J’ambitionne de les aider à devenir forts sans les endurcir et sensibles sans les laisser sans défense. Je fais le voeu qu’ils puissent faire confiance sans devenir naïfs et qu’ils apprennent à reconnaître leurs limites avant que quelqu’un ne les franchisse. Je veux contribuer à leur apprendre à se connaître, à discerner et à parler sans crainte, depuis leur identité en construction. J’aimerais qu’ils sachent que ce qu’ils ressentent compte. Enfin, je travaille pour qu’ils comprennent que leur parole mérite d’être entendue et qu’aucune autorité ne devrait les obliger à renoncer à leur dignité, en les aidant à construire cette architecture intérieure qui leur permettra de devenir des adultes sécures, sains et souverains. Notre monde en a tellement besoin.
Aujourd’hui, lorsque j’ouvre Facebook à l’endroit même où je publie ce texte, je ne parviens parfois plus à faire défiler les images. Je me trouve au bord de l’écœurement face à ce que je découvre de l’humanité et que je m'étais longtemps évertuée à ignorer par déni. Heureusement, j’ai travaillé sur mes blessures et mon émotivité, puis j’ai appris à ne pas me laisser embarquer par tout ce que je vois. Ce travail ne m’a pas rendue insensible. Il me permet de rester debout devant la réalité et de regarder l’endroit où se situe actuellement l’humanité sans perdre toute capacité d’agir. Je sais qu’une bascule est en cours, néanmoins je ne peux rester immobile ni demeurer une spectatrice impuissante. Ce monde, c’est aussi le mien. Alors, à ma hauteur, je décide de mettre les bouchées doubles pour poursuivre mes engagements auprès des enfants, parce que cent pour cent des enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain. Lorsque nous ne pouvons pas les protéger de tout, nous pouvons leur transmettre les repères qui leur permettront peu à peu de se protéger eux-mêmes. En apprenant à se connaître, à discerner et à reconnaître les réactions de leur corps, ils deviennent plus capables d’identifier ce qu’ils ressentent, de poser leurs limites et de demander de l’aide lorsqu’une situation ne leur semble pas juste. Ils peuvent ainsi développer une pensée autonome sans perdre le lien avec leur intuition, tout en apprenant à distinguer l’autorité légitime de la domination. Voilà ce que la psychopédagogie peut aussi leur apporter. Elle ne se limite pas à soutenir les apprentissages ou à améliorer les résultats scolaires, ni même à réguler leur émotivité. Elle aide l’enfant à comprendre son fonctionnement, à construire une véritable écologie intérieure. Elle permet également de les consolider afin qu’elles ne soient pas ébranlées par des aînés malveillants.
Je ne pourrai jamais protéger tous les enfants. En revanche, je peux continuer à agir pour qu’un plus grand nombre d’entre eux puissent construire l’ossature intérieure dont ils auront besoin pour se tenir debout, préserver leur dignité et devenir des adultes sains, lucides et souverains. C’est à cet endroit précis que je choisis d’œuvrer. En tant que présidente du Centre de Recherche et Observatoire en Pédagogie Bio-Logique, j’ai proposé aux membres engagés au sein de l’association de passer à l’action. Le Centre constitue le socle de recherche, d’observation et de transmission à partir duquel se développe la psychopédagogie évolutive. De cet engagement va désormais naître un nouvel axe intitulé OPBL CITOYEN: Faire grandir l'Intelligence Humaine à l'ère numérique conçu comme un mouvement citoyen en faveur de l’intégrité de l’enfant, de la préservation du vivant et du développement de l’intelligence humaine. Ce mouvement prolongera dans l’espace citoyen le travail de recherche, d’observation et de transmission mené par le Centre. Il aura pour vocation de rendre accessibles au plus grand nombre les outils, les réflexions et les actions susceptibles d’aider les jeunes à mieux se connaître, à comprendre leur propre fonctionnement et à identifier leurs limites, afin de leur permettre de grandir avec discernement, solidité intérieure et liberté de pensée.
OPBL CITOYEN: Faire grandir l'Intelligence Humaine à l'ère numérique entend préserver l’intégrité du vivant dans les espaces éducatifs, familiaux, sociaux et numériques. Il défend une éducation qui respecte le corps, le système nerveux, la sensibilité ainsi que le rythme de développement de chacun. Il soutient également les adultes dans la construction d’une autorité consciente, libérée des mécanismes de domination, d’humiliation et d’emprise. Devant le déploiement accéléré de l’intelligence artificielle, ce mouvement appelle à une vigilance citoyenne afin que les outils numériques demeurent au service de l’être humain et ne se substituent ni à sa pensée ni à sa créativité ni à sa capacité de discernement. Il affirme que le progrès technologique ne peut être considéré comme une avancée réelle s’il s’accomplit au détriment du développement de l’Intelligence Humaine.
À travers des actions de sensibilisation, de prévention, de transmission et de veille, Grandir vivant cherchera à faire émerger une culture du respect, de la responsabilité et de la souveraineté intérieure, afin que les enfants d’aujourd’hui puissent devenir des adultes plus lucides, plus solides et plus respectueux du vivant. Parce qu'une autre éducation, "élévation" est possible, rejoignez-nous.
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Systèmes nerveux sous tension : que faisons-nous vraiment pour nos jeunes ?
- Par sandrine-bauden
- Le 29/05/2026
Mourir pour des hameçons…
Un enfant de onze ans étranglé par deux adolescents pour quelques affaires de pêche, des enseignants poignardés par leurs élèves, des jeunes qui en agressent d’autres, qui frappent violemment ou qui vont jusqu’à tuer avec une froideur qui sidère d’autant plus qu’elle semble reproduire, à un âge où l’être devrait encore être accompagné dans sa construction, des actes aussi abominables que ceux que l’on attribue d’ordinaire au monde adulte. Un monde d’une rare violence qui ne sait plus cacher son trop-plein d’horreurs et le déverse, au nom du droit à l’information, dans nos décharges publiques, ces réseaux sociaux devenus de véritables bordels affectifs à ciel ouvert.
J’ai conscience que je ne mâche pas mes mots et j’en suis désolée. Je ne cherche pas à créer une tension supplémentaire sur la toile, elle est déjà extrêmement distendue au point de s’effilocher sous nos yeux, cédant sous le poids des mensonges, des balivernes, des propos haineux ou autres appels à la décadence qui favorisent toujours plus de misère sociale, là où se révèle peut-être la vulnérabilité la plus crue de notre condition humaine.
Il n’est pas question d’ajouter un fait divers à la longue litanie des monstruosités que les journaux et les réseaux sociaux déversent quotidiennement. En effet, si nous nous contentons de commenter ces actes depuis nos propres blessures, de les partager pour dénoncer ou soutenir, de nous indigner ouvertement ou bien de chercher à désigner un nouveau coupable à conduire à la potence, nous demeurons prisonniers de la même mécanique que celle que nous prétendons dénoncer. Chaque clic sur ces liens prétendument journalistiques contribue à nous ligoter dans les camisoles de notre impuissance à contenir nos pulsions, alors que nous pourrions transformer ces dernières. Nous regardons l’effet, les faits, mais nous oublions le terrain, voire le terreau qui les a rendus possibles. Aujourd’hui, la sidération paroxysmique touche de plein fouet les masses, et parmi elles, nos enfants.
Or la vraie question n’est pas seulement de savoir pourquoi certains adolescents deviennent violents. La grande interrogation est de comprendre dans quel état intérieur grandissent aujourd’hui nos jeunes, dans quel climat leurs systèmes nerveux se construisent et tentent de se réguler, quelles images les traversent, quelles tensions les imprègnent et quelle représentation du monde adulte leur est offerte lorsqu’ils lèvent les yeux vers nous.
Il est urgent de reconnaître que nos jeunes ne grandissent pas dans un espace neutre, mais dans une société qui ne parvient plus à cacher ses propres failles, ses contradictions hurlantes, ses effondrements effroyables et, plus redoutablement encore, ses guerres visibles et invisibles. Nos jeunes ont accès à tout, trop tôt, trop vite, trop fort. Ils voient le monde adulte se déchirer, les uns et les autres se juger et s’accuser lourdement. Ils sont spectateurs impuissants des médias sociaux qui dressent insidieusement camp contre camp, tandis que les écrans leur vendent en continu de la jouissance immédiate, de la comparaison permanente, de la provocation et, plus pernicieuse encore, l’exposition de soi, cette illusion terrible selon laquelle exister consisterait à être vu et bien vu.
De ce fait, et on comprend pourquoi, leur système nerveux n’est plus seulement sollicité, il est surexposé, happé par une intensité qui dépasse souvent ses capacités de tri, d’intégration et de mise à distance. Un adolescent, rappelons-le, n’est pas un adulte miniature. Son contrôle inhibiteur se construit encore, sa capacité à différer demande à être soutenue, son rapport à l’impulsion a besoin d’être accompagné et son monde intérieur ne peut pas être livré sans repères à la violence du monde extérieur.
Pourtant, que lui apprend-on réellement de ce monde intérieur ?
On lui apprend à réussir, comme si la réussite consistait d’abord à répondre correctement à ce que l’extérieur attend de lui. On lui demande de performer, c’est-à-dire de produire des résultats visibles, mesurables, comparables, souvent avant même qu’il ait compris ce qui, en lui, lui permet d’entrer réellement dans un apprentissage. On lui enseigne à s’adapter, mais trop rarement à discerner ce à quoi il s’adapte, ni ce qu’il perd de lui-même lorsqu’il se conforme sans conscience à un cadre qui ne l’aide pas toujours à se rencontrer. On l’invite à entrer dans des cases, à produire des preuves, à satisfaire des objectifs, à répondre aux attentes du système scolaire, puis à celles du monde économique, comme si l’être humain devait d’abord devenir fonctionnel avant d’être pleinement vivant.
En d’autres termes, on lui enseigne très tôt à tourner ses capteurs personnels vers l’extérieur, alors que tout son être réclame d’apprendre à se connaître d’abord. On le prépare à se situer dans un système avant de l’aider à se situer en lui-même. On lui demande d’entrer dans des rythmes, des évaluations, des attentes, des projections, des catégories, sans toujours lui transmettre les repères intérieurs qui lui permettraient de comprendre ce qui se passe dans son propre corps, dans son attention, dans son émotion, dans sa pensée et dans cette zone plus profonde où les pulsions cherchent parfois à prendre les commandes.
Il est fort dommage de constater qu’on lui enseigne encore trop peu comment fonctionne un être humain dans toutes ses composantes. On lui transmet trop peu ce qu’est une pulsion, non comme une faute morale, mais comme une force intérieure qui doit être reconnue pour ne pas gouverner en silence. On lui explique trop peu ce qu’est une frustration, comment elle travaille le système nerveux, comment elle peut devenir colère, repli, provocation ou désir de revanche lorsqu’elle n’est ni nommée, ni contenue, ni accompagnée. On lui parle trop peu de l’humiliation qui cherche vengeance, de la blessure qui veut prendre le pouvoir, de la peur qui se déguise en agressivité ou de la honte qui préfère attaquer plutôt que d’être ressentie.
De ce fait, l’enfant puis l’adolescent avancent trop souvent dans leur monde intérieur comme dans un territoire inconnu, alors même que ce territoire gouverne une grande partie de leurs réactions, de leurs défenses, de leurs attachements et parfois de leurs passages à l’acte. On leur parle de comportement, mais on leur enseigne trop peu les forces qui précèdent ce comportement. On leur parle de respect, mais on leur transmet trop peu la connaissance vivante de ce qui, en eux, peut empêcher ce respect lorsque la pulsion prend toute la place. On leur parle de responsabilité, mais on ne leur apprend pas toujours à reconnaître le moment précis où ils cessent d’être sujets de ce qui les traverse pour devenir les instruments de leur propre débordement.
Il faudrait pourtant leur transmettre qu’un être humain est pétri d’élans de vie et de forces de destruction, d’ombre et de lumière, de désir de lien et de volonté de rupture, et que la maturité ne consiste pas à nier ces forces, ni à les moraliser depuis l’extérieur, mais à apprendre à les reconnaître, à les nommer, à les contenir puis à les orienter, afin de ne plus être gouverné par elles. C’est ici que la responsabilité adulte devient centrale, car il nous revient de leur montrer l’exemple à défaut du chemin. Tant que nous, adultes, restons nous-mêmes pétris par nos peurs, même les plus enfouies, nos douleurs non élaborées, nos frustrations cachées, nos pulsions de pouvoir réprimées et nos besoins de reconnaissance perpétuels ou encore nos héritages transgénérationnels non traversés, nous ne transmettons pas seulement des paroles. Nous transmettons un état d’être. Nous pouvons parler de paix tout en étant en guerre à l’intérieur. Nous pouvons réclamer de l’autorité tout en ne sachant pas gouverner notre propre monde intérieur. Nous pouvons dénoncer la violence des jeunes tout en leur offrant, chaque jour, le spectacle d’une société adulte divisée, ô combien saturée, ultra-réactive et trop souvent bien incapable de se regarder en face.
À ceci près qu’il ne s’agit pas ici de dresser un nouveau tribunal contre les adultes qui n’auraient pas, selon une formule devenue parfois trop facile, « fait un travail sur eux ». Une telle posture serait encore une manière de juger, donc de reconduire la division que nous prétendons dépasser. Beaucoup de parents, d’enseignants, d’éducateurs ou de professionnels accompagnent déjà comme ils peuvent, avec ce qu’ils ont reçu, compris, traversé ou parfois subi, et il serait injuste de les désigner comme responsables uniques d’un effondrement beaucoup plus vaste. Néanmoins, il faut avoir le courage de nommer ce paradoxe : ce sont souvent les adultes qui n’ont pas encore rencontré leur propre monde intérieur qui jugent, disqualifient ou empêchent ceux qui cherchent à le faire, alors même que ce travail devient indispensable pour accompagner les jeunes dans la complexité de leur évolution.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’opposer ceux qui auraient fait le travail à ceux qui ne l’auraient pas fait, comme si l’humanité pouvait se diviser une fois de plus entre les éveillés et les retardataires. Il s’agit de reconnaître que nous avons tous besoin d’espaces pour comprendre, nous ajuster, nous former, nous relier et sortir progressivement de nos automatismes. Certains adultes ont déjà commencé ce chemin, d’autres le pressentent, d’autres encore s’en défendent parce qu’il les menace dans leurs repères, mais tous peuvent être invités à bouger sans être humiliés, à se remettre en question sans être écrasés, à apprendre sans être déconsidérés.
À ceci près qu’un jeune, lui, dispose de moins de filtres pour se protéger. Ce que l’adulte contient parfois par autocensure, par fatigue ou par stratégie sociale, l’adolescent peut l’exprimer avec une intensité brute, parce que son système nerveux n’a pas encore appris à faire barrage, ni à transformer ni à symboliser. Dès lors, si personne ne lui apprend à traverser ce qui monte en lui avant que cela ne devienne un acte, il risque de devenir le passage à l’acte de tout ce qui n’a pas été éduqué, contenu ou humanisé en lui.
C’est la raison pour laquelle l’éducation ne peut plus se réduire à l’opposition pauvre entre autorité et laxisme. La domination n’éduque pas, elle soumet ou elle révolte. La permissivité n’émancipe pas davantage lorsqu’elle abandonne l’enfant à des forces internes qu’il ne sait pas encore gouverner. Dans les deux cas, le jeune ne rencontre pas l’axe dont il a besoin pour grandir sereinement et, si j’ose dire, dignement.
Éduquer, aujourd’hui, ne devrait donc plus signifier exercer du pouvoir sur un jeune, mais lui apprendre à rencontrer le pouvoir en lui. Il ne s’agit pas de briser sa puissance, ni de la flatter, ni même de la laisser se répandre sans bord. Il est question de lui apprendre à la reconnaître, à la contenir, à l’orienter et à l’humaniser, parce qu’un jeune qui apprend à gouverner son monde intérieur n’a plus besoin de chercher à dominer l’extérieur pour sentir qu’il existe. C’est cela, la véritable autorité d’un individu, lorsque ce dernier agit depuis sa réelle identité, et non depuis une personnalité construite à partir du miroir de la masse qui l’influence à souhait.
Par ailleurs, il est impossible d’ignorer le modèle que notre société lui vend. Avant même de le reconnaître comme un être en devenir, elle le traite déjà comme un consommateur, un futur agent économique, un profil lambda, une véritable cible, un comportement à capter. Elle lui vend de la distraction immédiate, cette dope qui alimente le circuit dopaminergique en commandant au cerveau une dose toujours plus grande de plaisir instantané, avant même de lui apprendre la patience. Elle lui vend de la visibilité avant de lui apprendre la valeur intérieure, elle lui vend la performance avant de lui apprendre la présence, elle lui vend l’image avant de lui apprendre le regard intérieur. Ensuite, nous nous étonnons que tant de jeunes se perdent dans une comparaison jamais satisfaisante, laquelle mène à la rage, au vide ou à cette sensation d’inutilité qui naît lorsque le monde ne semble plus proposer de hauteur.
À quoi bon devenir adulte si le monde adulte ne fait plus envie ? À quoi bon devenir responsable si l’on ne voit autour de soi que des adultes qui accusent, consomment, se protègent, s’affrontent ou s’épuisent ? À quoi bon devenir bon, juste ou stable, lorsque tout semble s’écrouler et que le modèle dominant récompense si souvent la prise, la vitesse, la domination ou encore l’exposition ? C’est précisément là que la psychopédagogie trouve sa place profonde, car elle peut accompagner le jeune et sa famille, tout en éclairant le système éducatif qui gravite autour de lui. On réduit trop souvent la psychopédagogie à une aide scolaire, comme si elle ne servait qu’à mieux apprendre une leçon, à mieux mémoriser, à mieux s’organiser ou à retrouver confiance dans les apprentissages. Bien sûr, elle peut servir à cela, et c’est déjà essentiel. Néanmoins, lorsque cette psychopédagogie évolue et assume sa dimension vivante, elle va beaucoup plus loin : elle permet à un jeune de comprendre de quoi il est pétri, comment son attention se mobilise, comment son corps réagit, comment ses émotions montent et pourquoi, comment ses pensées s’emballent, comment ses peurs prennent le pouvoir et comment son système nerveux cherche à se protéger, parfois en fuyant, parfois en attaquant, parfois encore en se fermant.
La psychopédagogie, dans ce sens, n’est pas seulement une pédagogie des apprentissages. Elle devient une pédagogie de l’être en construction. Elle apprend au jeune à se connaître sans se réduire à un diagnostic, à observer ce qui se passe en lui sans se confondre avec ses débordements, à reconnaître ses tensions avant qu’elles ne deviennent des passages à l’acte, à habiter son corps autrement que comme un lieu d’agitation, de honte ou de performance. En outre, elle lui permet de retrouver une écologie personnelle, c’est-à-dire une manière plus consciente d’entrer en relation avec lui-même et avec les autres, afin de mieux naviguer avec les écrans, avec la frustration, avec la limite et avec le vivant.
Elle ne vient donc pas ajouter un discours de plus sur les jeunes. Elle vient proposer un axe pour les accompagner. Cet axe commence par le retour à l’individu, car un adolescent n’est pas une masse à gérer, ni une catégorie à administrer, encore moins un trouble à corriger. Il est un être singulier, avec une histoire, un rythme, un système nerveux, des défenses, des fragilités, une puissance et une possibilité de déploiement. Encore faut-il que des adultes soient capables de le rencontrer autrement qu’à travers ce qui dérange, déborde ou menace l’organisation prévue.
C’est pourquoi la première urgence n’est peut-être pas de demander aux jeunes d’être responsables, mais de soutenir les adultes qui les accompagnent afin qu’ils puissent, eux aussi, retrouver un axe. Responsables ne signifie pas coupables de tout. Cela signifie capables de répondre de ce que nous portons, de ce que nous transmettons et de ce que nous laissons agir en nous. Cela signifie également cesser de réclamer des jeunes qu’ils se régulent dans un monde où les adultes eux-mêmes refusent trop souvent de regarder leur propre dérégulation, tout en ouvrant des espaces où cette dérégulation peut enfin être comprise, accompagnée et transformée.
Un adulte congruent n’a pas besoin d’être parfait. Il a seulement commencé à faire le travail de s’équilibrer dans ses propres sphères. Il sait que son autorité ne vient pas d’un statut, ni d’un volume de voix, encore moins d’une prise de pouvoir. Elle vient de sa tenue intérieure. Lorsqu’il a mis un minimum d’ordre dans son propre chaos, sa présence devient structurante sans avoir besoin de dominer. Elle offre au jeune un repère vivant parce qu’elle tient le cap en proposant des processus psychoéducatifs et sociaux, et non parce qu’elle impose un cadre psychorigide.
C’est précisément ce que nous proposons au centre OPBL, en formant des praticiens en psychopédagogie évolutive capables d’accompagner les jeunes en évolution, leurs parents et les éducateurs qui gravitent autour d’eux. La psychopédagogie évolutive ne vient pas désigner des coupables, ni ajouter un discours de plus sur la jeunesse. Elle vient proposer un axe, une lecture du vivant, une compréhension du système nerveux, du corps, de l’attention, de l’émotion, de la limite, de la responsabilité et de l’individualité en construction.
Voilà ce que nous pouvons faire pour nos jeunes: Nous pouvons cesser de les regarder seulement lorsqu’ils débordent le cadre, c’est-à-dire au moment où ils nous obligent déjà à réagir parce que quelque chose a échappé à la parole, à la régulation ou à l’accompagnement. Nous pouvons leur apprendre à comprendre leur système humain avant qu’il ne se transforme en champ de bataille intérieur et ne fasse régner le chaos à l’extérieur. Nous pouvons leur transmettre une véritable éducation de l’attention, du corps, de l’émotion, de la limite, de la responsabilité et de la valeur personnelle, pas comme une série de compétences ajoutées au programme, mais comme une manière de redevenir sujet de ce qui les traverse. Nous pouvons leur enseigner que la reconnaissance ne vient pas du miroir numérique, que la puissance ne consiste pas à écraser les autres et que l’autonomie ne signifie pas faire ce que l’on veut, mais devenir capable de répondre de ce que l’on porte. C’est ça, la véritable autorité : agir depuis son identité.
Parce que pendant que nous dénonçons, pendant que nous jugeons et pendant que nous nous positionnons pour ou contre, eux grandissent. Ils grandissent dans un monde qui ne tient plus toujours debout devant eux. Et si nous voulons qu’ils apprennent à tenir, il faut bien que des aînés tiennent avec eux, depuis une présence suffisamment consciente pour ouvrir un autre chemin. Ensemble, nous pouvons faire bouger les lignes. C’est cela que la psychopédagogie évolutive propose dans ses programmes pédagogiques : l’apprentissage du vivre ensemble par l’apprentissage du savoir-être vivant.